Ces laghouatis que j’ai eu le plaisir de côtoyer (15)

Publié le par LAGHOUATI

Ces laghouatis que j’ai eu le plaisir de côtoyer (15)- MOHAMED RAYANE DIT LE "KIT"

Ces laghouatis que j’ai eu le plaisir de côtoyer (15)- MOHAMED RAYANE DIT LE "KIT"

Ces laghouatis que j’ai eu le plaisir de côtoyer (15)

 

Mohamed Rayane dit le « Kit » : avec lui c’était quitte ou double

Par Mohamed-Seddik LAMARA

 

En tombant sur sa photo publiée hier par mon ami Fodil Benbey sur sa page facebook, j’ai senti un petit pincement au cœur. Le « Kit » engoncé dans sa kachabia en poil de chameau, le visage parcheminé de profondes rides mais le teint toujours clair et rubicond et la main enfoncée dans la fente de cet antique manteau, laissaient penser à la posture  d’un « Kit Carson prêt à dégainer à la moindre incartade. Non, le « Kit » de la Maamoura que j’ai eu le bonheur de côtoyer durant près  d'une décennie à la station radio (mon bureau de correspondant de l’APS y avait été aménagé), sise alors dans ce même quartier, n’a rien d’un cow boy acariâtre où d’un pistoléro à la gâchette facile. Il disposait d’une arme autrement plus imparable. Celle de mettre de l’ambiance dans les moments de grisaille. Aussi espiègles que lui, Bacha le chaouch au tarbouch indétrônable et Lehbieb Talbi le pince rire (Allah yarhamhoum), s’ingéniaient souvent à titiller son égo pour actionner sa logorrhée vociférante ponctuée de sifflements stridents ou, mieux encore,  le faire sortir de ses gonds en le faisant tomber dans un canular.

 Gardien d’une station radio devenue aussitôt muette après son inauguration, ce trio semblait directement sortir du roman- fiction de Dino Buzzati « le désert des tartares »*,  mettant en scène « de façon suggestive et poignante la fuite vaine du temps, de l'attente et de l'échec, sur fond d'un vieux fort militaire isolé à la frontière du « Royaume » et de « l'État du Nord ». Les deux territoires sont séparés par un désert énigmatique. Le lieutenant Giovanni Drogo y attend la gloire dont la maladie le privera. » C’est pratiquement le sort vécu par le team de la radio de Laghouat réduit à égrainer les journées dans l’oisiveté. Mon intrusion dans leurs murs avait réussi à faire sortir la bâtisse de son atmosphère monacale. Les crépitements des télex faisant défiler, vingt quatre heures sur vingt quatre, les dépêches de l’APS avaient, quelque peu, redonné vie à ce désert radiophonique dont les pupitres amassaient chaque année une couche supplémentaire de poussière. Le trio me le rendait bien, qui en mon absence pour répondre au téléphone, qui pour remplacer un rouleau de papier largement entamé par la voracité du téléscripteur, qui pour recevoir un citoyen empressé de rendre publique une injustice. Ils m’étaient tous d’un grand secours, moi le journaliste de province réduit souvent au rôle de factotum au détriment de la mission première : la satisfaction du droit à l’information.

 Le « Kit », me faisait souvent, à sa manière bourrue mais non moins suggestive, part de son lancinant dépit de se voir le vigile d’une radio fantôme, lui qui avait fait ses armes de technicien à la radio d’Alger, Boulevard des Martyrs aux côtés de son frère ainé, mon ami Kadour Rayane. Dépit qui fait repartir spontanément ses envolées théâtrales avec des sifflements où la réprobation impuissante le dispute à ce même désespoir dont a longuement pâti le héros clé du roman de Dino Buzzati. Cependant avec une différence de taille notre « Kit », Rayane Mohamed, est resté toujours ce guilleret, bout en train friand du rire franc. Une véritable thérapie. Avec lui c’était : quitte ou double.  Merci Mohammed de m’avoir permis de passer avec toi ainsi qu’avec leur majesté Bacha et Lehbeyeb Talbi (que Dieu leur accorde en ce saint vendredi une averse de miséricorde) de longues années d’un compagnonnage fraternel. Un pur bonheur.  MSL

   

*Un roman à lire absolument, car il reproduit quelque part la situation surréaliste  vécue par les membres l’ancienne équipe de la radio de Laghouat qui ont du attendre de longues années – jusqu’à la retraite – un hypothétique redémarrage de celle-ci. Une incurie qui leur a fait tant mal. J’en atteste pour l’histoire.

En voici le résumé : Jeune officier, Giovanni Drogo part prendre ses fonctions au fort Bastiani, une citadelle militaire plus ou moins déclassée, car elle n'est plus considérée comme stratégique. Au Nord, un désert, dit « des Tartares » pour une raison inconnue, sert de frontière avec un mystérieux royaume ennemi. Après une très longue carrière dans le fort, ritualisée par les activités routinières de la garnison, il voit arriver l'attaque du royaume du Nord qui à force d'être attendue est devenue mythique. Devenu âgé et malade, il est évacué pour des raisons médicales et se trouve frustré de sa part de gloire par de jeunes officiers ambitieux puisqu'il ne pourra participer au combat. Il se rend compte aux derniers instants du roman que son véritable adversaire n'était pas l'armée étrangère mais la mort. Il réalise alors que l'attente et les préparatifs d'un improbable combat n'ont été qu'un divertissement, une occupation, qui lui a permis d'oublier cette ennemie dont il avait si peur.

 

Publié dans Med Seddik LAMARA

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