La Revanche du Goumier -partie 2- par K.Hadjoudja-

Publié le par LAGHOUATI

 

LA REVANCHE DU GOUMIER  2ème  partie  

Un beau jour, il se mit dans l’idée de tracer des lignes sèches indélébiles sur le tableau noir, à l’aide de la pointe métallique du grand compas.

En ce temps-là, nos salles de classe étaient équipées de tableaux muraux à trois volets fabriqués avec de l’ardoise ; celle-ci étant une roche schisteuse de couleur noire d’ où leur appellation de «  tableaux noirs ».

C’était une belle matinée de mars, plutôt ensoleillée. Le ciel était bleu sans trop de nuages. Une petite brise agréable, un temps pour le moins parfait.

Pourtant la veille, un orage épouvantable avait fait fondre sur nos contrées toutes les cataractes du ciel.

C’est pourquoi, ce matin-là, l’oued M’zi roula des flots aussi boueux que le Mississipi.

MR. G. enleva sa veste, retroussa ses manches, se campa au milieu de l’estrade, leva très haut le cou et le menton, puis se dressa sur la pointe des pieds donnant l’image d’un volatile qui prend son envol.

Il balaya la salle d’un regard panoramique à la recherche d’un assistant. (victime).

Nous étions tous en apnée. Soudain, il arrêta le mouvement semi circulaire de sa tête cubique, et jeta son dévolu sur notre infortuné camarade B.S. (Allah yarhamou). C’était le plus complaisant, le plus timide, et le plus sage d’entre nous.

«  Toi ! B.S. tu viens m’aider à tracer le tableau ! Et retiens bien que si tu commets la moindre faute, je te tue ! » Cria-t-il, dans un braillement strident.

A l’intérieur de la classe, on n’entendit pas une mouche voler. Le bruit de la cloche de la récréation meubla le silence écrasant.

«  Personne ne bouge ! La cloche ici c’est moi ! »  Sic

Rota-t-il dans un rugissement de fauve.

B.S. l’air effaré afficha une mine terreuse et éternua un sanglot. En vérité il était atteint d’une maladie chronique dénommée épilepsie.

Le malaise était général. Notre malheureux compagnon, en pleurs, en proie à des tremblements involontaires, se leva et se dirigea, hésitant, trainant ses sandales déchirées, en direction du tableau.

Il offrait l’image d’un condamné à mort qu’on traine vers l’échafaud.

« Mets-toi en face de moi ! La ! Voilà ! Tiens fermement le bout de la règle ! Suis bien mes instructions, et pas de bêtises, sinon gare à toi ! »

B.S., sur le point de défaillir, maintenait comme il pouvait, de ses deux mains, l’extrémité de la grande règle.

Après quelques ajustements ; tout en maintenant d’une seule main l’autre bout, l’instituteur empoigna de son autre main le grand compas en bois, pointe en avant, et s’apprêta à tracer la première ligne sur le tableau d’ardoise.

Une dernière sommation à l’intention de son assistant terrifié et en larmes ; puis commença son œuvre. La première ligne et la deuxième ligne furent réalisées correctement. A la troisième  et avant dernière ligne, nous vîmes notre camarade secoué par des soubresauts, suer abondamment. C’était un mauvais présage.

Il s’arcboutait de toutes ses forces sur l’extrémité de la règle pour l’empêcher de glisser.

Sans s’émouvoir le moins du monde de l’état dans lequel se trouvait son élève, l’instituteur continua son traçage. Tout sembla se dérouler le plus normalement du monde, quand soudain, parvenu à quelques centimètres de son malheureux aide, celui-ci complètement épuisé, lâcha prise. La pointe du compas bifurqua légèrement vers le bas.

C’est le drame. Un silence de mort régnât dans la classe.

Un rictus amer apparut sur le visage de MR.G. ; L’air mauvais, il regarda de biais B.S., cet enfant diabolique qui a osé enfreindre son ordre, et le soupçonna probablement de l’avoir fait volontairement.

Je sentis un mélange de couscous, de sauce rouge, de « chnine », ingurgités la veille, sur le point de parcourir à l’envers mon tube digestif.

B.S. blême, hagard, tremblait comme une feuille.il était au bord de l’évanouissement ; quand subitement, un coup de poing fulgurant l’atteignit en plein ventre, et vint mettre un terme à ses tourments.

Il tomba à la renverse, d’abord sur l’estrade, puis s’affala sur le sol ; ce qui déclencha instantanément sa crise d’épilepsie ; marquée par de violentes secousses convulsives avec perte de connaissance ; il avait les yeux révulsés, il bavait et respirait difficilement…

Une toupie glissa de la poche de son pantalon rapiécé et roula lentement sur le sol.

Devant ce tableau critique, MR.G.  Pris de panique, ne savait quoi faire ! Il finit par hurler : « appelez le directeur ! vite ! ».

Un élève partit en courant alerter le chef d’établissement ; tandis que trois autres aidèrent à le soulever et à l’allonger sur un pupitre inoccupé, situé au fond de la classe. Quelques minutes s’écoulèrent pendant lesquelles notre infortuné camarade était aux prises avec ses convulsions. Nous le maintenions de toutes nos forces sur la table afin de lui éviter une seconde chute.

Enfin le directeur, MR. LE ROUZIC arriva, et sans perdre de temps, enjamba B.S. et lui administra une gifle retentissante. La crise cessa aussitôt, et il reprit progressivement connaissance. Ignorant complètement ce qu’il lui était arrivé, il se mit à pleurer silencieusement.

Le directeur  descendu entre temps du pupitre, lui ordonna de rassembler ses affaires et de rentrer chez lui. Ce qu’il fit. Il partit seul trainant sa musette en grosse toile lui servant de cartable, s’aidant du mur pour ne pas tomber. Personne ne fut autorisé à l’accompagner.

Après quelques mots échangés avec notre instituteur, le directeur regagna son bureau.  

 

  Fin de la deuxième partie  

  A suivre

 

Publié dans K.HADJOUDJA

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OUBBATI 26/03/2015 16:17

Je remercie mon ami et copain d'enfance Mr HADJOUDJA Kamel pour les trois récits historiques relatifs au goumier, écrit dans un contexte bien précis et vécus dans la vie quotidienne où nous étions des petits " cancres innocents durant la colonisation française ...Ces histoires reflètent allègrement une vérité la plus absolue et je me régouis de les lire à tête reposée et entamer une "méditations " du temps passé et faire une comparaison sur notre temps actuel ...Merci cher ami HADJOUDJA Kamel de votre bon vouloir et j'espère, qu'il y aura d'autres histoires qu'on lira avec beaucoup d'émotions et de certaine tristesse...Au revoir cher ami KAMEL HADJOUDJA... MR OUBBATI AHMED RUE TAGUA LAGHOUAT

lamara 25/02/2015 22:28

Continuez à nous éblouir M. Hadjoudja. Vos récits doivent être médités par les jehhunes uuud'aujourd'hui succombant allegrement aux artifices de la vie facile. Ils ont besoin de s'endircir par les échos de notre enfance durant la colonisation durant laquelle nous avons accepté d'endurer toutes sortes de brimades, de souffrances et de privations ppur honorer nos parents par une réussite scolaire tant espérée