Peste, guerre et famine, mamelles de la misère humaine dans l’Oasis colonisée

Publié le par LAGHOUATI

Peste, guerre et famine, mamelles de la misère humaine dans l’Oasis colonisée

Par Ahmed BENMESSAOUD

Outre la guerre, la famine, les privations, Rongeur vecteur de peste

- Le nom de famille ! hurle le Mékhazni en cette journée de 1921 à l’intention de la créature enroulée de haut en bas dans une étoffe grossière. Mère M’hani, ma mère, à l’époque jeune épouse ne dérogeait pas à la règle de se couvrir entièrement le corps y compris les cheveux et le visage par ce qui pouvait être l’ancêtre du tchador. Le guenbouz, un simple drap cousu ample de sorte qu’il ne doit pas mouler le corps, était la tenue de sortie obligatoire de toutes les femmes à partir d’un âge précoce frisant la quatorzième année. L’étoffe permettait à un seul œil de voir le chemin .

  • J’appartiens à la famille Kazouiai, répondit en tremblant mère M’hani.

  • Bon ! bon ! Tu peux continuer ton chemin acquiesce le mékhazni avec une voix moins rude .

Mère M’hani, toute heureuse d’être libre d’aller vers le Shettet El Gharbi, ne réalise pas tout de suite le miracle qui vient de la sauver d’une déportation certaine aux portes sud de la ville vers Bouterkfine, si elle avait décliné le nom de son époux encore inconnu dans la société des Béni Laghouat.

La mise en quarantaine de la ville n’a pas, malgré la sévérité de la troupe, des goumis et des mékhaznis, empêché la maladie de se propager à l’intérieur à la vitesse de la rumeur arabe.

Les effets destructeurs de la peste étaient terrifiants. Aucune placette, aucune rahba, aucune ruelle, aucune rue, aucun quartier n’était épargné. L’amoncellement des morts supplante les vestiges terrifiants de la misère, la faim et le dénuement d’une population soumise aux aléas de l’occupation et des privations.. Les mesures sanitaires limitées et inefficaces n’ont pu contenir la propagation de la terrible maladie. Les autorités de la zone militaire, dépassées par l’ampleur de la tragédie humaine d’un peuple meurtri dans sa dignité et sa santé décident le refoulement hors de la ville de toute personne suspecte ou étrangère. L’accès à l’arrondissement urbain est interdit aux nomades. Il n’y a que les trépassés qu’on enterre, toutes les minutes, toutes les heures, depuis l’aube jusqu’aux aurores. Ce n’est pas le Général Pélissier qui a ordonné cette fois-ci le génocide. La fatalité plus féroce qu’un Général affamé de conquêtes a voulu que des morts soient le lot de tous les jours.

La femme tremblante, enveloppée se précipita pour continuer son chemin désormais libre, guidée par son seul œil qui apparaissait de son voile noir. Sur le moment elle ne réalise pas son drame si elle avait eu le malheur de décliner l’identité de son mari le chikh Daoud encore inconnu dans la cité.
« Chikh Daoud ? Connais pas ! » aurait rétorqué le Mékhazni Dahan. Aussitôt dit, il exécute la sentence : L’envoi immédiat vers Bouterkfine à une quinzaine de kilomètres au sud de la ville. Elle ira rejoindre les agonisants parmi les refoulés de tous bords
.

C’est pourquoi la famille réunie inquiète du retard de mère M’hani à regagner la demeure accueille la miraculée avec un grand soulagement.

« C’est un vrai miracle que tu lui as soufflé le nom de Chikh El Arabi Kazouiai. » Le nom du Taleb du Shettet, respecté par sa piété, son savoir du Coran était en effet un sauf-conduit sûr. Si Kazouai était le maître de plusieurs générations talebs qui récitaient par cœur le contenu du livre sacré, particulièrement ceux issus de la « rafqua » des Ouled sidi Yanès de la grande tribu des Oued Nails.

Le Shettet quartier populeux, à la quasi-totalité habité par les descendants des résistants à la campagne colonisatrice sanguinaire de 1852, avait un aspect blafard en ces temps de disette et de maladie. Des rafales de vent balayaient de temps en temps le sol jaunâtre, affligé et livide. Tout le monde peinait ; les hommes, les bêtes et la nature. Les râles, les lamentations, les cris de détresse, les rafales de vent qui secouaient les palmiers pliants sous le poids des malheurs. Ils étaient pourtant dignes ces palmiers. Autrefois ils protégeaient et nourrissaient les militants de la résistance. Aujourd’hui, impuissants, ils n’ont pas le pouvoir de délivrer les Oasiens des affres de la maladie. Les fils de la terre, braves devant l’ennemi implacable, ne craignaient pas la mort. Ils meurent, aujourd’hui, sans livrer bataille : le typhus finit par les avoir par vilenie. Une immondice de microbe sans canons et sans mitrailles leur ôte la vie. Par dizaine, les morts de la calamité sont amenés sans procession funèbre vers des fosses communes. On y allonge, sous plusieurs mètres, pêle-mêle, les pestiférés de la terre. Les palmiers s’agitaient au passage de la mort. Comme tout être, ils murmurent dans leur propre langage « Il n’y a de Dieu que Dieu ». Les témoins encore vivants de cette terre damnée répondaient « Dieu est grand ».

L’Oasis entière était endeuillée, inquiète, impuissante devant cette hémorragie en pertes humaines. Même la communauté nantie celle qui représente le pouvoir, les colons, tous ceux qui ont un intérêt à l’exploitation de la population autochtone empestaient contre la vilaine maladie, non pour amour de l’indigène, mais devant la perte de cette main d’œuvre à bon marché corvéable et taillable à merci.

L’étrange mal frappait. Il décimait. Il s’acharnait contre l’être affaibli par tant d’années d’asservissement et de misère. Son petit pain, le blé, l’orge de sa galette traditionnelle s’en allait outre-mer. Il ne restait plus dans les rues que ces fantômes mourants, amaigris. Ils ne pouvaient même pas être enrôlé au sein de l’armée française pour défendre la mère patrie pensaient avec regret les militaires. Des épouvantails s’entrecroisaient partout. Une grappe humaine hagarde titubait le long des murs à la recherche d’une moindre miette de mie. En vain, les va nus pieds allaient et venaient, la chaire en lambeaux, enveloppés pour tout habit d’un sac de jute.

La perspicacité et le bon sens de mère M’hani sauva toute la famille d’une contamination et de la mort certaine. Dés le début de la terrible maladie et de la grande disette elle a été mue par un réflexe extraordinaire soudain investie d’un savoir tout à fait fortuit. Elle n’avait fréquenté aucune école sauf l’apprentissage du métier à tisser, la conduite des chèvres au pâturage et les occupations quotidiennes autour et à l’intérieur des tentes en poils. Ces tentes qui faisaient la beauté de la contrée sub-saharienne. Elles étaient le foyer, le centre de la vie nomade. Mère M’hani qui s’acclimatait dans sa nouvelle mutation de sédentaire, n’avait comme consignes que l’obéissance aveugle et absolue de son mari et sa belle-mère. C’était son cercle éducatif encerclant au même titre que ses paires. Elle eut ce geste miraculeux, sans instruction ou injonction préalable. Nullement effrayée par l’amoncellement de cadavres purulents, elle eut le geste de simuler sans le savoir une vaccination. Le geste était primitif mais salutaire. Elle prit le couteau le plus précieux de son mari réservé aux grandes occasions et les fêtes pour sacrifier une brebis. Mère M’hani, inspirée je ne sais par quel bon D’jin, chauffa la lame étincelante jusqu’à l’incandescence. Elle recueillit avec le couteau brûlant la pue ruisselante d’un cadavre et le plante superficiellement tour à tour sur son propre avant-bras et celui de ses enfants. La fièvre et le gonflement des plaies furent sans conséquence fâcheuse. Apparemment la vaccination improvisée eut ses effets préventifs et épargna la famille de l’infection redoutable.

Des années durant mère M’hani raconta cette extraordinaire histoire. A chaque souvenir, elle n’hésite pas à nous narrer sa propre prouesse mais aussi l’histoire d’un miraculeux de l’époque noire.

La mort dans les écrits arabes étaient toujours comparée à une chamelle aveugle Elle tuait à son passage. Gare à celui qu’elle touche à l’exception de celui qu’elle rate. Celui ci grandit et atteint la sénilité. Elle anéantissait surtout le petit peuple et la faucheuse aveugle épargnait parfois malgré elle des miraculeux.

Si Chettih était moribond et considéré comme mort. La police sanitaire collectait les condamnés de son espèce, les personnes qui présentaient les symptômes de la maladie. Un soupçon, une attitude douteuse fait agir sans pitié le comité de collecte des morts en puissance. Un souffle de survie ne donnait aucune chance. De forts bras balancent sans ménagement Si Chettih dans la charrette de ramassage où gisaient beaucoup de corps.

Ses proches, ce qui restait de sa famille, le donnaient pour mort et imploraient sur lui la miséricorde de Dieu. Chaque voyage macabre était confié à une autre équipe. Les corps, surtout les corps présentant encore des signes de vie étaient débarrassés de leurs haillons destinés à être brûlés. Chaque mourant reçut ensuite une injection. La seringue était énorme, curieusement proportionnelle à la maladie. C’est un instrument de bétail. Le contenu ne pouvait être une médication. Les mourants glissaient instantanément vers l’autre côté de l’existence. L’ange de la mort vérifiait sa liste. Si Chettih était absent de l’inventaire.

Les gardes ne faisaient plus maintenant de zèle. Aucune crainte que les morts s’échappent. Si Chettih se réveille des son coma. Il s’étonne de sa présence au milieu des cadavres, tout nu. Il ne donna pas son reste. Il s’enfuit, bien vivant et bien guéri, ne comprenant pas le miracle qui vient de lui arriver.

Les vivants attendant leur tour à trépas luttaient contre le deuxième mal qui frappait la société oasienne : la faim. L’oasienne ne savait que mettre dans sa marmite. Elle la mettait bouillir remplie d’eau et quelques légumes aussi flétries que les mourants en puissance. Le chef de famille tenait son ventre bien vide par une pierre maintenue sous une ceinture de circonstance, une solide corde tressée.

De l’autre côté de la mer, la guerre faisait rage. L’oasis perdait ses fils sur trois fronts à la fois devant trois ennemis implacables. Une guerre qui ne les concernaient pas, une maladie félonne et la faim qui tordait les entrailles, vidaient implacablement l’oasis.

« Ils occupent notre patrie, ils prennent notre grain, ils enrôlent nos enfants et sont incapables de juguler la peste et le typhus qui nous rongent et les sauterelles déciment ce qui reste, le vert et le desséché ! » tel est le cri de désespoir des pestiférés de l’oasis en ces années de braise. « Amm echaar », l’année de la faim revient en 1943, comme en 1921, juste en face de la rivière de l’abondance, l’oued M’zi. Cette rivière s’assortissait joyeusement avec la cité qui n’avait ni riches ni pauvres, tant l’harmonie entre la société et la nature était parfaite dans sa dimension humaine. Les plaies qui se découvraient, brisaient, hélas, cette harmonie de fraternité et d’entre aide.

Pour une bouchée de pain, un sac de semoule, l’Oasien gageait sa maison, vendait son âne, sa charrette. A chaudes larmes il se dépossède de son bien le plus précieux, son « fraach », son tapis, son lit, avant de mourir de faim. Il meurt mais ne tombe pas, il ne capitule jamais, il reste le résistant modèle. Il se cramponne à sa terre. Le martyre ne meurt jamais !

Le marché noir, triste tribut des temps difficiles, de l’occupation et des régimes totalitaires apportait quand même, on ne sait d’où, quelques provisions de survie. Des produits subtilisés par quelques commis de bureaux de bienfaisance atterrissaient à prix d’or chez quelques familles qui avaient encore un petit pouvoir d’achat avec une monnaie de singes.

Les bidons improvisée en poubelles, les petits miséreux tas d’ordures des familles aisées étaient pris d’assaut non pas à l’aube, le matin ou le soir, mais dès qu’ils apparaissent sur la voie. Les trésors, les restes misérables étaient fouillées. Tout ce qui ressemblait à de la nourriture étaient engloutie séance tenante. Des luttes inégales éclataient où les plus faibles n’avaient aucune chance.

Il n’y avait aucune chance que l’Europe vienne à la rescousse. La France avait fort à faire dans sa guerre de libération. L’occupant est occupé. Triste équation inégale. Les affamés et les meurtris sont plutôt sollicités pour libérer la chère et douce métropole. La campagne d’enrôlement battait son plein parmi les hommes valides de ce réservoir humain décapité par la faim, la colonisation et la peste. Les trains coloniaux partaient remplis à sens unique : les hommes, le blé et l’alfa remplissent les navires en partance vers l’enfer outre méditerranée. Les jours de maigre marché car il n’ y avait pas grande chose à vendre, attirait plutôt les grappes humaines affamées. L’appel avec de grands fracas de fanfares et de défilés n’avaient pas pour but de donner du travail ou de distribuer des dons. Les quartiers de la misère étaient envahis par l’exhortation à s’engager :

« Ya litgaggi terbeh madaille ! L’engagé gagne une médaille ! »

Ahmed BENMESSAOUD

Publié dans Ahmed Benmessaoud

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