Abdelkader Mimouni un pionnier de l’édition moderne en Algérie Par N. E. Khendoudi

Publié le par LAGHOUATI

Abdelkader Mimouni un pionnier de l’édition moderne en Algérie Par N. E. Khendoudi
 
Abdelkader MIMOUNI  
 
   
 
  Bonjour mon ami,
Je suis sûr que tu as déjà lu ce qui suit, avide de savoir tout ce qui se rapporte à Laghouat et aux Laghouatis, mais je te l'envoie au cas où...
Un article sur Abdelkader MIMOUNI qui, à l'instar de ton père, du mien, d'autres et d'autres encore,chacun en son domaine et à sa façon, mais tous tendus vers une commune direction, l'indépendance de l'Algérie. En compagnie de Atallah MIMOUNI qui m'avait rejoint en internat au Lycée de Miliana où notre Professeur d'Arabe (Agrégé) était Si Tahar TEDJINI, nous allions souvent à la Librairie En Nahda à Alger, propriété des MIMOUNI ...et jusque dans ses moindres recoins au dépoussiérage de livres dont nous ne lisions que les titres...


Abdelkader Mimouni un pionnier de l’édition moderne en Algérie Par N. E. Khendoudi (assala-dz.net ) 
( Sa photo)

À Alger, beaucoup de gens qui flânent les vitrines situent bien la librairie En-nahda, sise Rue Larbi Ben M’hidi grouillante. Mais qui parmi eux connait l’histoire de la maison qui se confond avec la société des Editions En-nahda et surtout avec celle d’un homme : Abdelkader Mimouni, son fondateur ?
Qui était Abdelkader Mimouni ?
Ce nom ne dit rien ou presque, excepté pour quelques initiés, parents ou amis. Pour le commun des Algériens, il pourrait s’agir d’un vague Untel, d’un monsieur Tartempion… Les rares témoignages, des bribes ou des évocations qui le citent au passage ne l’ont toujours pas tiré de l’anonymat .
L’absence affirmée d’une littérature biographique dans notre pays explique pourquoi tant d’hommes et tant de mérites restent éludés ou exclus de la scène culturelle du pays. En outre, le peu d’écrits sur notre histoire redondant et inactuel menace le travail de mémoire et les souvenances.
La vie d’Abdelkader Mimouni fut, certes, courte (1917-1961). Mort à l’âge 44 ans, la maturité à peine commencée mais une vie dense, utile et pleine d’activités et d’œuvres. Issu d’une famille de commerçants de Laghouat, Mimouni respirait la dynamique des gens entreprenants de notre Sud. Un trait que corroborent les quelques photos disponibles de lui et qui le montrent visage radieux, souriant, drapé dans un impeccable complet cravate, mallette empoignée et des allures d’un homme pressé et affairé.
Cet affairement débordant lui élargissait les connaissances et renforçait l’audience. Acteur sur plusieurs fronts, à la fois, il était l’ami d’intellectuels, toutes tendances confondues, de nationalistes aux différentes obédiences, des oulémas, de sportifs, d’artistes, de Français honnêtes et justes. Universitaire, bilingue, il maniait le français, langue des Algériens par la force de la loi du colonialisme, autant que l’arabe, langue étrangère ou presque pour les Algériens de sa génération et dont il fut diplômé de l’Université d’Alger. A beaucoup d’égards, on le placerait volontiers parmi les intellectuels algériens de sa génération. Il a appartenu à cette lignée étincelante de l’orbite où gravitaient des noms illustres comme Cheikh Bachir Ibrahimi, Dr. Abdelaziz khaldi, Malek Bennabi, Mohamed Chérif Sahli, Ali El Hammamy, Brahim Himoud, Kateb Yassine… Bennabi, minutieux et peu tendre envers les minus-habens et les pseudo-intellectuels desquels il avait inscrit un néologisme au crédit : les «intellectomanes», le cite dans ses mémoires : «Il y eut les journées de la villa Sidi Madani, organisées par le gouverneur général, l’homme qui voulait placer le problème Algérien sur le plan culturel et « spirituel » qui invita des intellectuels français, les Parot, les Camus, les Brice Parrain… Khaldi, Mimouni, Si Omar Racim et moi nous étions des invités du côté algérien. »
Son engagement politique qui avait commencé aux côtés de Mohamed Bouras, premier chef des Scouts musulmans algériens, le mènera aux duretés de la persécution et aux multiples incarcérations tout au long des années de répression barbares pratiquées par l’oppresseur au lendemain des événements du 08 mai 1945.

Dans la vie des hommes, des actions, des gestes, des exploits, des sacrifices ou des prouesses offrent l’occasion d’ascensionner les cimes. En créant les Editions En-nahda dans les circonstances de l’Algérie dans le sillage des massacres de mai 1945, Mimouni gagna cette place reconnue aux précurseurs, toujours salués et leurs œuvres louées. A ce titre, l’édition moderne en Algérie compte Abdelakader Mimouni parmi ses pionniers. En soi, la création de la maison d’édition En-nahda el Jazairia (Renaissance algérienne) est un fait marquant dans l’histoire culturelle du pays. Abordons le contexte de la création de la création de la maison et, comme le suggérait Confucius, interrogeons les circonstances. Editer et diffuser des livres d’écrivains algériens nationalistes, d’une manière indépendante de la volonté du colonialisme, de son emprise et de son imprimatur, est une œuvre hardie dans cette nouvelle Algérie qui montrait des signes de refus de la résignation et de la passivité, depuis mai 1945. L’événement signe les débuts de l’esquisse de nouvelles tendances chez une génération d’Algériens ayant saisi l’importance du combat intellectuel contre l’ennemi. Fruit d’une alliance de personnalités connues, une synthèse de courants marquants, un alliage de convictions profondes, un assemblage d’idées nationalistes et une communauté d’objectifs déterminés, c’est également un premier jalon dans les tentatives d’un renouveau culturel du pays. Les éditions En nahda avaient comblé un grand vide.
Les témoignages sur la création de la société En-nahda sont rares. Revenant à Bennabi dont plusieurs livres ont été édités et diffusés par Mimouni et qui résuma l’événement : «je fis également la connaissance de Mimouni Abdelkader. Il était en train de créer une société d’édition par actions qui devait voir bientôt le jour sous le nom « Edition En-Nahda ». Les Ulémas y souscrirent la moitié des actions. Des particuliers y souscrirent aussi. Mimouni y mit sa part. Et, pour cette part, il décida de garder la direction de l’affaire. Khaldi, Salah Ben Saï – qui venait de rentrer du Soudan pour une élection à Batna- et moi-même, nous décidâmes d’y mettre nos plumes. Je fus naturellement la caution de la partie « plumes », m’engageant à fournir à la société naissante la matière écrite. Le Dr Khaldi versa tout de suite une avance : « Le problème algérien devant la conscience démocratique » qui fut, en effet, le premier né de la nahda. Mimouni de son côté, s’engagea – si la société prenait son essor – d’aider matériellement ceux qui la feraient vivre intellectuellement. J’étais le principal intéressé par cet engagement qui mourut au berceau parce que, dès ses premiers pas, «En-Nahda» s’était convertie en librairie. La loi du commerce en avait décidé ainsi. En cette matière, Abdelkader Mimouni n’a jamais perdu le nord : il voyait juste et n’était pas prêt à lésiner avec les réalités pratiques. Pour le moment, toutefois, nous étions tous dans l’enthousiasme du néophyte. Nous multiplions nos projets à découvert. » Il est bon de reproduire aussi un texte de son frère Ahmida Mimouni, sur la genèse de la société En nahda : «Abdelkader envisage, dès sa sortie de prison, la création d’une maison d’édition indépendante pour soulager ses amis intellectuels des appréhensions matérielles qui les décourageaient d’écrire. Il s’en ouvre notamment au Cheikh Bachir el Ibrahimi, qui l’encourage vivement. Avec son frère et compagnon Hadroug, ses amis Tahar Tedjini, Omar Lagha et Mahfoudh Kaddache, (tous fondateurs, autour de Mohammed Bouras, des Scouts Musulmans Algériens), avec Bachir el Ibrahimi, agissant en son nom personnel plutôt qu’au nom de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens qu’il présidait depuis la mort de Abdelhamid Ben Badis, et avec un proche, Bensalah Lachekhem, il fonde en 1946, sous la forme d’une SARL au capital de 400.000 Fr de l’époque, les Editions Algériennes En-Nahda. »
Quelques autres buts que l’on puisse évoquer, parlant du projet de Mimouni, son caractère déterminant et son dessein noble ne peuvent être escamotés dans un contexte culturel où la suprématie de l’ennemie était désespérante. Un intellectuel avisé comme le Dr Abdelaziz Khaldi avait, à l’époque, dénoncé les procédés du colonialisme visant à occulter l’effort culturel algérien, entrepris depuis la fin de la guerre en 1945. Khaldi dénonça une « cause commune entre les éditeurs français et les colonialistes» et avec son franc-parler connu, désigna un coupable : Gabriel Audiscio, à l’époque, directeur du Service algérien d’information et de presse, rattaché au Gouvernement général de l’Algérie. Audiscio écartait les auteurs algériens de souche pour mettre en valeur les écrivains d’origine européenne. Le colonisé est un sous–homme, dans la perception du colonialisme.
Cette prise de conscience, ce sursaut sont dans la dénomination même pleine de sens de la maison d’édition. L’action de l’éminent Abdelhamid Ben Badis entreprise sous le signe d’En-nahda et el baath (résurrection), le livre de Bennabi sur les « Conditions de la renaissance algérienne», sont autant de signes qui montrent que l’élite algérienne n’était pas coupée des discours ambiants dans l’espace arabo-musulman depuis les appels au changement lancés par Djamel Eddine Al Afghani et de Mohammed Abdou.
Le livre nourrit l’esprit comme le pain nourrit le corps. Comment concevoir la présence de l’un en l’absence de l’autre dans une entité saine, efficace utile et pouvant faire face aux défis. «La véritable école de commandement est dans la culture générale », disait Charles de Gaulle, l’homme d’Etat qui n’a pris sa retraite que pour donner sa version de l’Histoire à travers ses mémoires auxquelles il tenait tant. Le propre d’un éditeur est justement de ravitailler en nourriture spirituelle. Saluons chez Si Abdelkader, un appréciable niveau intellectuel est une méthode de travail moderne. Sa culture lui permettait de dégotter de bons titres à éditer ou à distribuer par En-nahda, devenue entre-temps une librairie. Il suffit de voir son catalogue pour s’en convaincre. De ses correspondances avec les écrivains algériens dont il fut l’éditeur, on notera qu’il s’était vite imprégné des règles de son noble métier. On signalera ainsi que dans les étapes ultimes de la confection d’un livre, Mimouni n’oubliait jamais d’intégrer la publicité, élément clé dans la relation entre le livre et le lecteur. « Un savant ne devient un intellectuel, disait Jean-Paul Sartre, qu’à partir du moment où il quitte son laboratoire pour élargir son audience au-delà de ses collègues.» De nos jours, à quelques rares exceptions près, nos « éditeurs » ne se donnent pas cette petite peine pourtant si cruciale dans le processus de la confection d’un livre. Les journalistes sont pris en défaut aussi.


Comme tant d’intellectuels algériens, Mimouni n’est pas passé à la postérité et reste une curiosité pour les chercheurs avides de l’histoire culturelle de l’Algérie moderne et des amoureux des livres, en général. Il compte parmi les victimes d’un « gredin de contexte », d’une malice des temps et des hommes, d’une panne d’idées, d’un desséchement culturel et d’une «saharisation» de la vie intellectuelle que le Dr Khaldi a dénoncée au cours des années 1960.

Nour Eddine Khendoudi
Octobre 2012

assala-dz.net
 
 
  -- envoyé par Mohamed HEBBOUL (ghadames@hotmail.fr)

Publié dans M.Hebboul

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