"Extraits de Labyrinthe algérien, passé perdu, passé retrouvé" ( M. Mauviel)

Publié le par LAGHOUATI

Extraits de Labyrinthe algérien, passé perdu, passé retrouvé ( M. Mauviel)


 

Du Sersou à Laghouat


 

pages 49,  50 et 51


 

Je clos cette divagation sur L’Arba en donnant une traduction en langue française (anonyme) d’une pièce du poète musulman Mohammed fils de Sidi-Dif-Allah, qui, au lendemain de l’arrivée des Français en 1830, décrivait la végétation abondante, colorée, et odorante de la Metidja. Je respecte l’orthographe de l’époque :

Mais le temps a fait banqueroute

Les misères se sont accumulées    

Et la Métidja n’est plus qu’un champ de mort

Qui attend le jour de la résurrection !

La Métidja renfermait des biens nombreux,

On la nommait l’ennemie de la faim.

Sa terre, belle et tendre,

Pouvait produire deux moissons.

Elle contenait des fleurs douces

Dont l’abeille se nourrissait,

Et les abeilles y étaient si nombreuses

Que leur vue réjouissait.

Ses fleurs souriaient d’un sourire

Qui bannissait les chagrins du cœur,

Et leur odeur plaisait encore

Après que l’œil s’en était rassasié.

 

On y trouvait des fleurs rouges

Voisines des fleurs jaunes,

Et des narcisses ouverts

Avec des yeux tout gris.

On y voyait des fleurs bleues

Causer avec des fleurs blanches

Et sa campagne était couverte

D’une herbe tendre et verte,

Qui, le matin, semblait verser des pleurs,

Nous avons quitté nos demeures,

Nous avons quitté notre pays.

La force du sabre était sur nous,

Nous avons dû marcher vers le sud.

(Nous ignorons la date à laquelle ce poème a été écrit.)

 

Je joins un poème de Sidi El Hadj-Aïça, Laghouati, (traduit par Corneille Trumelet) qui aurait prédit, vers l’an 1714 de notre ère, que les Français prendraient Alger, viendraient camper sous les murs de Laghouat et pousseraient même jusqu’à l’ouest de l’oued El Heumar. Trumelet ne semble pas faire partie des incrédules qui considéraient ce poème comme apocryphe. Il écrit que le général Marey aurait eu entre ses mains le manuscrit des œuvres complètes du Saint et que cette prédiction était connue de tous les tholba de Laghouat avant 1830 :

Par-delà les sommets poudrés de sable d’or

Où nos ardents djouad (1) lancent le thir el-horr (2),

Je vois se dérouler en terre musulmane

De soldats inconnus la longue caravane…

Ces étendards flottant sous le vent du désert

Ne sont pas nos drapeaux ; là point de turban vert,

Insigne des chérifs descendants du Prophète,

Point de bruits de chabir (3) que l’étrier répète

Et qui font se cabrer nos rapides coursiers

Sous l’étreinte de fer de nos vaillants guerriers !

Ces troupes, ces canons qui laissent dans nos sables

Un immense sillon, ces rangs si formidables

Serrés comme les grains de notre chapelet,

Ne sont point ceux, hélas ! de Sidna Mohammed !

Ce n’est pas là le Turc à la rouge bannière

Venant heurter nos ksour de sa vaine colère [] 

Ils avancent toujours [] Déjà j’entends leur voix []

Ce sont, par le péché, les enfants de la croix !

Oui ce sont ces Chrétiens que Dieu, dans ses vengeances,

A pris pour instruments de ses justes sentences ;

La puissante valeur et le sabre d’Omar

Ne les arrêteraient, el l’oud El Heumar (4)

Car Dieu l’a décidé verra sur ses deux rives

Du pied de leurs soldats les traces fugitives []

Allons ! Fils de l’Islam, préparez leurs repas

Du matin et du soir à ces maîtres du bras !

Allons ! à ces Chrétiens montrez dans leur parure

Vos femmes sans leur voile ainsi que sans ceinture ! []

Par ma tête ils sont là ! Voyez-vous de leurs feux

La flamme s’élever sur nos rochers poudreux ? []

Je vois El-Djezaïr (5), la ville bien gardée,

De soldats étrangers la muraille inondée ;

Des entrailles de fer de leurs puissants vaisseaux,

Je les ai vus sortir comme de leurs tombeaux

Sortiront les mortels quand arrivera l’heure

Où la terre qui fut leur dernière demeure,

Rejettera sa charge [] Alger - trois fois malheur !

Se tord de désespoir sous le pied du vainqueur ;

Les Croyants, repoussés par la vague qui monte,

La vague des Chrétiens, s’en vont cacher leur honte

Aux déserts du Maghreb que baigne l’Océan,

À Tunis ? à Maceur ? (6) ces terres du Koran, []

Toi ? dont les fiers raïs sont les maîtres des mers,

Tu prendras des Chrétiens la loi, la foi, des fers !

  1. djouad : les nobles ; (2) Thir-el-horr : l’oiseau noble, de race, le faucon ; (3) chabir : éperons ; (4) El-Heumar : affluent de droite de l’oued Djedi, à quarante kilomètres de Laghouat ; (5) El Djezaïr, Alger, littéralement Les îles, singulier djezirat ; (6) Maceur (Nasr), L’Égypte.

Page 67

Imaginons un maître pacifiquement assailli par une cohorte de près de cinquante jeunes âgés de six à seize ans dont une bonne vingtaine de fillettes de moins de douze années. Les enfants ignoraient totalement le français et je n’entendais pas l’arabe. On m’interpellait avec le seul mot connu : Monsieur. Je dus recommencer plusieurs fois mes listes, me familiariser avec les sons et l’orthographe des noms et prénoms. Je vins rapidement à bout des difficultés et, bientôt je prononcerais correctement le ع, le ط, le ځ. Je ressentais avec plaisir que mes interlocuteurs percevaient que je distinguais le t emphatique, inconnu du français ou l’aïn et le kha que nombre de nos compatriotes peinent à reconnaître et à prononcer. Il m’arrivait souvent, au cours des premiers mois, de murmurer à plusieurs reprises la traduction de bouteille de parfum en arabe, expression qui exige d’enchaîner le plus rapidement possible des sons inhabituels au locuteur français. Cara riha, le c guttural suivi de deux r roulés et d’un h aspiré exigent des efforts. Très vite on se prend au jeu des équivalences, des images, de la poésie, des dissonances. Khadra, j’ai dû te faire répéter ton nom et ton prénom deux ou trois fois et tu me regardais, amusée de ma gaucherie. Quand je sus que ton nom signifiait Grenade et ton prénom Verte, je songeai, je ne sais pourquoi, à l’Andalousie. À l’Andalousie perdue. Khadra, jamais je n’ai oublié cette découverte charmante, associée dans mon souvenir à ton caractère enjoué et taquin, ainsi qu’à tes yeux d’un vert superbe. Roumane Khadra continue de donner naissance dans mon imagination à des gerbes de métaphores.

page 99

Quelques documents pour clore cette première partie

Extrait d’une lettre de T. datée de Djelfa le 21 décembre 1993 ; un de mes plus brillants élèves souligne combien la liberté de pensée et la démocratie sont importantes pour son pays et le mien :

Quand on m’a remis votre lettre, je l’ai ouverte pourtant doucement, après l’avoir longuement tenue dans la main, tantôt à regarder votre écriture mon adresse sur l’enveloppe tantôt à la retourner. À ce moment précis beaucoup de souvenirs se sont réveillés, comme au moment où je lisais votre première lettre, celle que vous avez adressée au directeur des écoles de Sidi-Ladjel. Je me suis même revu en train de monter l’escalier de bois qui conduisait à la chambre… [lorsqu’il séjourna chez mes parents en juillet 1961]. Sur cet air de nostalgie, je ne puis vous dire comment est grande mon envie de voir un jour, à la télévision, sur la chaîne nationale et sur les chaînes françaises, les officiels de nos deux pays déclarer solennellement, la main dans la main, qu’ils se mettront enfin, à (se) rapprocher sincèrement et autant que peut mieux (sic) se faire dans nos rêves.

Vœux adressés le 29 décembre 1998 par Rh., un autre ancien élève.

Sidi-Ladjel, le 29-12-1998.

Mon cher instituteur,

À l’occasion de l’année 1999, je me permets de vous présenter, en mon nom personnel et au nom de tous ceux qui vous ont connu à Sidi-Ladjel, particulièrement vos anciens élèves, mes meilleurs vœux, à vous et à toute votre famille.

Puisse cette fin de siècle voir les hommes - de toutes les religions et toutes les races confondues - se réconcilier avec eux-mêmes.

Votre élève

Rh…

En juin 1999, je reçus une lettre signée de plusieurs anciens élèves, accompagnée de photos. Au dos de celle qui montre quatre anciens élèves, T. a écrit :

H. Kouider ; le premier qui saute sur l’estrade pour effacer le tableau et écrire la date : mardi 25 mai 1999, 19 heures. Il m’a dit :

Je me suis retrouvé tout petit en train de revivre les années cinquante (pour soixante). Il a dit ça avec beaucoup d’expression, avec un air de nostalgie profonde.

Une photo (voir le cahier d’illustrations où elle reproduite) représente le tableau sur lequel ils ont écrit une « lettre collective » :

Mardi 25 mai 1999, 19 heures. Ce jour-ci ; quelques-uns de vos anciens élèves se sont regroupés dans votre première salle de classe dans l’intention de revivre, ensemble, un passé très lointain qui restera gravé à tout jamais dans la mémoire de chacun.

Ils témoignent vos efforts fournis au profit de l’éducation.

Quelques-uns de vos anciens élèves de gauche à droite : Nerziou Saïd, Belhocine, Messaoud, Faïd Yahia, Haddou Ahmed, Belhadri Abdelkader, Della Tahar, Serbah Abdelkader, Souyah Ladjel, Cheddad Mohammed.

pages 179 et 180

 

Corneille Trumelet et la mémoire du passé algérien

Si Corneille Trumelet sauva de l’oubli des héros algériens qui avaient combattu sur les Hautes-Plaines, il conserva également la mémoire de tombeaux, de koubbas, de châteaux… dont beaucoup ont disparu. Grâce à lui je découvre des œuvres d’art et des monuments de villes et villages que j’ai connus. L’imagination s’enfièvre à la pensée du château (Dar Djelloul) qu’un Seigneur, Djelloul, avait fait construire (vers 1810 ou 1815 ?), au sommet d’une éminence proche de Taguine sur le Touil, à quelques encablures de Sidi-Ladjel. Trumelet écrit quelques lignes sur ce personnage fastueux et cultivé et je me plais à croire qu’il est encore possible de retrouver les restes d’un monument dont j’ignorais l’existence lorsque j’habitais dans un village voisin.

Il voue à l’art des Musulmans d’Algérie une grande admiration ; la description précise et quasi lyrique qu’il fait du tombeau de Sidi-Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini est l’une des meilleures qu’il nous ait laissées. Trumelet vient de pénétrer dans le palais des Tedjini à Aïn-Mahdi, ville située à l’ouest de Laghouat, et note avec soin tout ce qui suscite son plaisir esthétique :

Nous allons d’abord faire notre visite au tombeau de Sidi-Ahmed-ben-Mohammed-et-Tedjini, l’Illustre fondateur de l’ordre religieux qui porte son nom. Un corridor nous donne accès dans une cour mauresque à colonnade entièrement couverte d’un treillis de fer. À gauche, une remarquable grille, chef-d’œuvre d’un artiste serrurier de Tunis, s’ouvre sur la chapelle funéraire renfermant le tombeau du saint Marabout. Rien de plus élégant que cette chapelle pavée de marbre ; rien de plus gracieusement hardi que cette coupole jetant des jours pleins de mystère sur ce sanctuaire de la prière ; rien de plus élégamment riche que la dernière demeure du Saint : c’est un petit chef-d’œuvre de l’art mauresque. Le tabout (catafalque), pareil à une châsse renfermant quelque reste précieux de nos saints, est délicieusement fouillé d’arabesques qui se mêlent, s’enchevêtrent, se nouent, s’étreignent et se repoussent sur un champ d’émail vermillon et azur. Dans une inscription brodée en or, indiquant que c’est là le tombeau de Sidi-Ahmed-ben-Ahmed-ben-Mohamed-et-Tedjini, l’artiste s’est abandonné à toutes ces capricieuses fantaisies calligraphiques que favorisent tant les caractères arabes : c’est un gracieux enlacement de lignes qui courent, qui s’escaladent, ou qui rampent au milieu d’une nuée d’abeilles, de papillons et de lucioles d’or voltigeant autour de cette folie échevelée.

Il n’est rien dans notre s’ahra, qui puisse être comparé, pour la richesse et l’élégance, à la chapelle funéraire de Sidi-Ahmed-ben-Mohamed-el-Tidjani. La kouba levée à El-Abiodh au saint marabout Sidi-Ech-Chikh est loin d’en approcher, bien que pourtant elle soit aussi l’œuvre des maçons de Figuig, lesquels sont encore aujourd’hui les plus remarquables constructeurs du s’ahra. Nous ne prétendons pas dire pour cela que ces Figuiguiens soient de la force des architectes qui ont bâti la fameuse mosquée de Cordoue.

Bien avant l’historien de l’art Émile Mâle, auquel Marcel Proust eut recours à diverses reprises, Trumelet avait été infiniment sensible au génie décoratif des Arabes. En 1923, un an après la mort de Proust, Émile Mâle publiait un article, L’Espagne arabe et l’Art Roman, qui eût probablement enchanté Trumelet et l’auteur de La Recherche :

Les Arabes avaient le génie du décor, et ils savaient mettre dans leurs gracieuses fantaisies un charme irrésistible. La France leur emprunta quelques-unes de leurs lignes sinueuses. Le voyageur qui a entrevu le monde de l’Islam reconnaît ces imitations avec délice : elles mettent sur nos graves églises romanes un rayon de l’ardente lumière du Sud.

pages 185 et suivantes

 

Lorsque j’ai lu Un été dans le Sahara, j’ignorais que Fromentin était passé à Tadjemout et Aïn Mahdi dix ans avant Trumelet. J’ai été frappé par l’abîme qui sépare le peintre-écrivain et l’arabisant plongé dans le conflit armé. Le charme et la poésie, alliés aux observations souvent fines d’Eugène Fromentin, ne peuvent faire oublier qu’une part de la réalité algérienne lui échappait en dépit de son très sincère attachement à la population autochtone qu’il croisait à Alger et dans le Sud.

Dès son arrivée à Laghouat le lieutenant Carrus, nommé chef du bureau arabe de la ville au mois de janvier précédent, lui fait le récit des combats et destructions des 3 et 4 décembre 1852. Fromentin visite, en compagnie de l’officier, tous les lieux où se sont déroulés les violents affrontements. Il rapporte ces faits dans des pages souvent occultées :

Pour en finir tout de suite avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te dirai, aussi brièvement que possible, ce que j’ai vu, c’est-à-dire les traces de la bataille et les lieux qui ont été les témoins du siège.

D’abord et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et repris. C’était le point faible et il fut pris et il fut énergiquement défendu [] Il fallut viser chaque pierre, puis monter quand même, par moments se battre corps à corps. C’est une guerre qui plaît aux Arabes, et depuis Zaatcha, jamais ils ne l’avaient pratiquée avec plus de fureur, ni avec un succès plus long. Ce ne fut qu’à la troisième tentative qu’on put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant sur tout le revers du nord, et faire évacuer cette formidable redoute [] Il n’y avait personne, personne aux environs, et nous en montions doucement les pentes, le lieutenant N… me parlant du siège et moi l’écoutant.

Il n’y a pas de pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est effleuré par le bord, car ce n’était pas la pierre qu’on tirait, mais à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. []. « À présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m’entraînant dans la rue qui fait suite à Bab-el-Gharbi. Autant vaut en avoir le cœur net toute de suite. ». Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d’une lutte acharnée. C’était bien pis que vers la porte de l’est [] « Tout cela n’est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne connaîtrez jamais chose pareille ! » Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le sang : il y avait là des cadavres par centaines : les cadavres empêchaient de passer [] Ce ne fut que deux jours après qu’on s’occupa de l’inhumation : tu sais comment ? On se servit des cordes à fourrage, de la longe des chevaux, les hommes s’y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des morts ; on les empila comme on put, où l’on put, surtout dans les puits. Un seul, près duquel on m’a fait passer, en reçut deux cent cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps la ville sentit la mort, et je ne suis pas bien sûr que l’odeur ait entièrement disparu. [] Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta plus personne dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient pris la fuite et s’étaient répandus dans le sud. Le Schériff, échappé on ne sait comment, ne s’évada que dans la nuit qui suivit la prise, et tout blessé qu’on le disait, après l’avoir dit mort, il ne fit qu’une traite d’El-Aghouat à Ouargla. Femmes, enfants, tout le monde s’était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque temps une solitude terrible et bien plus menaçante que ne l’eût été une population hostile et difficile à contenir

Les réactions et pressentiments du lieutenant qui fait le récit de la prise de Laghouat à Eugène Fromentin les 3 et 4 décembre 1852 sont proches de ceux qu’éprouvera Corneille Trumelet un peu plus tard dans le Sersou. Le jeune chef du Bureau arabe de Laghouat déplore la mort des officiers français tombés quelques mois auparavant dans les combats (le général Bouskaren, le commandant Morand, le capitaine Bessières et son ami Frantz par exemple) mais relève le courage, l’esprit de résistance et l’opiniâtreté des adversaires. L’héroïsme aurait prévalu de part et d’autre !

Le lieutenant Carrus s’efforce de nouer des liens avec les Laghouatis qui reviennent lentement dans la ville et confie à Eugène Fromentin que ces gens « ne sont pas méchants ». Parfois on sent qu’il déplore ce qui est arrivé. « Les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu’à la plus riche, on dirait une ville entièrement déménagée », écrit-il, après avoir fait allusion à « l’immense butin » (tapis, armes, bijoux) dont il ne sait ce qu’il est devenu.

Le compagnon de Fromentin pressent que les vaincus auront la mémoire longue, que la pacification et le calme revenus sont illusoires :

Avez-vous vu les rues hier soir ? En France on les appellerait des coupe-gorge. Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l’on oublie ; la différence ici, c’est qu’on ne sait jamais le temps que peut durer une forte rancune. À les voir, on les dirait incapables de se souvenir, et je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils n’auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux, ou à m’écorcher vivant.

Le rapport et les observations du lieutenant sont, sur plusieurs points, une esquisse de ce que développera longuement Corneille Trumelet dans l’Histoire de l’Insurrection des Oulad-Sidi-Ech-Chikh. Des Laghouatis lui ont fait part des prophéties de Si-el-Hadj-Aïça sur l’invasion des Français ; il cite quelques fragments approximatifs de son long poème dont Trumelet traduira cinq strophes quelques années plus tard à partir d’un manuscrit qu’on lui avait confié. Lorsqu’Eugène Fromentin et son ami se rendent à Aïn-Mahdi, le lieutenant lui conte l’histoire de l’échec du long siège du ksar d’el-Tidjani par l’Émir Abd-el-Kâder auquel Trumelet consacrera quatre-vingts pages. Eugène Fromentin décrit de l’extérieur l’une des forteresses des Tedjini :

Cette maison blanche, élevée, percée à l’étage supérieur de fenêtres en ogives précieusement sculptées est l’une des maisons du marabout Tedjini, c’est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée d’Aï-Mahdi [] Ce nom de Tedjini, qui n’éveillera chez toi, quand tu me liras, qu’un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l’entendis sortir avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m’entourait un caractère de grandeur, d’héroïsme et de sainteté. Je sentis que l’âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l’air si hautain et si recueilli. Mes imaginations d’autrefois ne m’avaient pas trompé : Ain-Mahdi ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu et répondait à tout ce que j’avais rêvé.

Les deux visiteurs n’entrèrent pas dans l’édifice. Nous ignorons la raison pour laquelle ils ne purent voir le tombeau du Saint que Trumelet admirera onze années plus tard.

pages 190 et 191

 

Deux brèves notes d’Albert Camus indiquent qu’il avait lu Un été dans le Sahara lorsqu’il visita, en décembre 1952, le Sud algérois, seul, en voiture, d’Alger à Laghouat, en passant par Boghari et Djelfa. Il écrit dans ses Carnets :

L’hiver s’arrête à El Kantara où commence l’éternel été. Montagne noire et rose. Selon Fromentin.

Toujours Fromentin : les petits esprits préfèrent en art le détail.

En réalité Eugène Fromentin a écrit : les petits esprits préfèrent le détail.

 

Alors qu’il traverse les Hautes-Plaines, Camus ne voit que la pauvreté et les conséquences de la sécheresse :

Boghari-Djelfa - le petit erg. La pauvreté extrême et sèche - et la voie royale. Les tentes noires des nomades. Sur la terre sèche et dure - et moi - qui ne possède rien et ne pourrai jamais rien posséder, semblable à eux. Laghouat et devant la colline rocheuse couverte des feuilles repliées du silex - l’immense étendue - la nuit qui vient comme une vague noire de l’horizon pendant que l’ouest rougit, rosit, verdit …

Albert Camus évoque rapidement Laghouat dans une autre note mais ne fait pas allusion à sa prise par les troupes françaises en décembre 1852, un siècle, jour pour jour, avant son arrivée dans la ville. Il quitte Laghouat pour Ghardaïa sans un regard vers le passé. A-t-il lu intégralement Un été dans le Sahara ? Comme tant d’autres commentateurs, avant et après lui, il ne fait pas allusion au récit circonstancié que le lieutenant Carrus fait de la prise de la ville les 3 et 4 décembre 1852. S’il est vivement touché par la misère présente des Algériens il n’évoque pas les souffrances et les morts consécutifs à l’assaut de Laghouat un siècle auparavant. En 1952, un certain passé de la colonisation était-il accessible à l’esprit des libéraux, deux années avant le déclenchement de la Révolution algérienne ? L’Exil et le royaume et surtout Le premier homme ouvriront bientôt un chapitre entièrement nouveau dans l’œuvre d’Albert Camus qui prend alors la décision d’arracher à l’oubli les muets de l’histoire algérienne, méprisés, proscrits, exilés, Musulmans et Européens confondus. On peut imaginer que, dans ses écrits futurs, les victimes de la prise sanglante de Laghouat auraient eu toute leur place.

 

Publié dans LES AMIS DU BLOG

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