LES  FEMMES  D’HIER- PAR K.HADJOUDJA-

Publié le par LAGHOUATI

LES  FEMMES  D’HIER- PAR K.HADJOUDJA-
LES  FEMMES  D’HIER- PAR K.HADJOUDJA-

LES  FEMMES  D’HIER

(Narration de l’Imam SI EL MABROUK KOUISSI (A.Y))

 

« 1944 était l’année de l’avènement de la fameuse DISETTE des années 1944/1945 en ALGERIE.

Pendant que les troupes indigènes (150.000 Algériens) participaient aux combats en Italie, en CORSE, à l’ILE D’ELBE puis au débarquement de PROVENCE ; en ALGERIE, faim, famine, chômage et misère résumaient la condition sociale de la population musulmane algérienne colonisée par la France ! Population massivement rurale, déplacée de force pour permettre aux colons de s’accaparer des meilleures terres ; en pleine période de guerre, de sécheresse, et de récoltes décimées par les Acarides… « Des hommes souffrent de la faim et demandent la justice…LEUR FAIM EST INJUSTE ! », écrivait ALBERT CAMUS.

A  LAGHOUAT, cette année-là, les récoltes furent bien maigres…Il y’eut beaucoup de morts…Les gens se nourrissaient d’herbes et de racines et…remerciaient DIEU pour cela !!

-«  J’ai vu de mes propres yeux, rapportait le vénérable Cheikh HADJ MABROUK KOUISSI, des gamins sales et déguenillés courir à la suite des chevaux de Spahis pour recueillir d’éventuels grains d’avoine expulsés dans leurs excréments pour les consommer grillés en l’état ou sous forme de minuscules galettes… ».

En ce temps-là, au quartier SCHETTET CHERGUI, aujourd’hui rasé, habitait dans une vieille demeure un LAGHOUATI d’une quarantaine d’années, fellah de son état, avec sa vieille mère, sa femme et ses 9 enfants. Cet homme intrépide, comme la plupart de ses compatriotes, trimait chaque jour que DIEU fait de l’aube au crépuscule dans son petit jardin situé dans l’ancien secteur de l’oasis sud dénommé « LEGLETT » ; afin de subvenir aux besoins de sa nombreuse progéniture.

Mais malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à assurer le minimum vital pour sa grande famille…La famine les guettait sans cesse…Les conditions d’extrême sécheresse enregistrées au printemps de cette année-là, associées aux incessantes invasions acridiennes, ont donné lieu à d’infimes récoltes. LAGHOUAT à cette époque, était une ville ou la population arabe subissait les pires exactions : rafles, réquisitions (de blé et d’orge surtout), rationnement sévère, expropriations…La vie y était bien plus dure qu’avant…

Au bout du compte, Il dut se rendre à l’évidence que malgré tous ses efforts, il ne pourra, à court terme, éviter une catastrophe dont les conséquences seront dramatiques pour les siens. Cette perspective le terrifiait ! Ne découvrant aucun autre moyen de s’extraire  de ce bourbier, il se résolut, la mort dans l’âme, à souscrire un prêt en hypothéquant sa petite parcelle auprès d’un artisan juif, nain et bossu, spécialiste dans le nettoyage des marmites en fonte, casseroles, chaudrons et autres couscoussiers…Il était aussi joailler à ses heures perdues…

Le prêt lui fut enfin accordé à la condition expresse qu’un tiers des récoltes lui seraient versées en guise de «  rémunération » du prêt ! L’échéance de remboursement de l’intégralité de la somme a été fixée à une année grégorienne.

Impuissant à gérer les exigences de l’adversité, le pauvre bougre, résigné, accepta toutes les conditions imposées. Convaincu de l’âpreté de la tâche qui l’attendait, il redoubla d’effort, n’hésitant  pas en plus à fréter le résidu d’énergie qui lui restait après une journée de dur labeur auprès d’hypothétiques employeurs (colons) pour divers travaux.

Sa moitié était une brave créature dévouée et honnête, issue d’un milieu extrêmement pauvre comme lui. Elle apportait une précieuse contribution aux décisions familiales tout en restant soumise. Consciente de l’impasse financière à laquelle son mari faisait face, elle tentait courageusement de vaincre son stress émotionnel et déjouer ce destin funeste en ne ménageant aucun effort pour lui venir en aide.

Elle travaillait dur et veillait sur sa maisonnée jour et nuit. Son métier à tisser fut mis très tôt à contribution, du levant au couchant, chaque jour dans l’espoir de gratter encore de quoi arrondir les fins de mois difficiles…Malheureusement en vain…En raison de la guerre en Europe, de la conjoncture économique très défavorable, il devenait de plus en plus difficile pour l’autochtone d’assurer son pain quotidien. Le colonisateur obligeait l’indigène à contribuer à l’effort de guerre en trimant comme un esclave de 4 heures du matin à 8 heures du soir ; le ventre vide, en haillons et pieds nus, pour nourrir son maitre en France !

Les jours se succédèrent et la situation ne faisait qu’empirer.

Pour la maitresse de maison, il devenait de plus en plus clair, que malgré son acharnement, sa ténacité, son courage, son conjoint ne pourra jamais honorer son engagement à terme échu, auquel cas leur unique moyen de subsistance sera perdu à jamais…Cette éventualité l’horrifiait malgré sa profonde piété et sa foi inébranlable en son créateur…D’autant plus qu’elle avait très mal supporté la mise en hypothèque de leur bout de terre…Poussée par un incoercible sentiment de culpabilité et voulant assumer une certaine part de responsabilité dans cette affaire ; elle commença donc à réfléchir à un probable moyen de « sauvetage ».

Un jour, après le diner, elle s’assit à côté de son mari, à une distance respectable, et  tenta  d’amorcer  un dialogue franc et ouvert avec lui :

-« A ce rythme, nous ne pourrons jamais rembourser le prêteur juif ! Il faut absolument trouver une solution pour accroitre substantiellement nos rentrées d’argent si on veut récupérer un jour notre terre ancestrale !! » ; balbutia-t-elle.

-«  Tout le monde sait, toi en particuliers, que je bosse souvent jusqu’à 14 heures par jour, rétorqua-t-il doucement, en sus de cela, je n’hésite pas à participer, quand ça se trouve, aux chantiers de maintenance des canaux d’irrigation, à la récolte des dattes, au creusement des puits, aux réfections des murs de clôture, etc.…Tout cela nous procure des revenus, certes modestes, mais qui nous aident un peu à amortir les effets néfastes de cette situation dramatique ! Pas vrai ? ».

-«  C’est vrai. Malheureusement ça reste toujours insuffisant. Répondit-elle en pleurant. Les récoltes cette année sont insignifiantes. Les parasites déciment les jeunes pousses et les criquets achèvent le travail de destruction en dévorant tout ce qui a pu subsister ; et comme si cela ne suffisait pas, les « ROUMIS » nous dépouillent encore du peu qui nous reste ! En outre, tu ne peux pas tenir le coup indéfiniment  à cette cadence. Visiblement, les effets de la fatigue commencent à se ressentir chez toi ; la preuve en est que, contrairement à ton habitude, tu parviens de plus en plus difficilement à te réveiller le matin pour partir au travail !! ».

-« Et que faut-il que je fasse d’après toi ? Tu as une solution miracle à me proposer ? »  Dit-il d’une voix empreinte d’anxiété et de tristesse.

-«  J’ai une issue à te soumettre à condition que tu m’écoutes calmement jusqu’au bout ! ».

-« Ah bon ! Vas y, dis-moi ce que tu as à me dire. J’ai hâte de savoir ! ».

-« Voilà, je connais une veuve de mon âge, sans enfants, originaire de TADJEMOUT. Elle a une santé de fer, n’est pas exigeante et ne rechigne pas au travail. De plus, au fond d’elle sommeille quelqu’un au cœur d’or ! Je pourrais l’associer à mes travaux de tissage. La production sera doublée ainsi que les bénéfices provenant du produit de la vente… » ; Il l’interrompit brusquement, laissant éclater son courroux…

-« Dans ce cas, tu oublies peut-être que ce sera une bouche supplémentaire à nourrir, à héberger, à soigner, et surtout à rétribuer !! Ou vas-tu trouver cet argent ? Réponds-moi ! ».

-« Il ne s’agit pas de rétribuer… » Dit-elle doucement d’une voix craintive. 

-« Quoi ? Explosa-t-il, je ne comprends pas ou tu veux en venir. Je te rappelle en passant que l’esclavage est interdit par la loi. Maintenant expliques-toi vite ! ».

-« Laisse-moi au moins terminer ce que j’ai à te dire… ».

-« D’accord, continue je t’écoute, marmonna-t-il mécontent ».

-« JE TE PROPOSE DE TE MARIER AVEC ELLE ET DE LA PRENDRE COMME DEUXIEME EPOUSE !! », déclara-t-elle à brûle-pourpoint, en baissant la tête, tentant désespérément d’éviter son regard.

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Il demeura un long moment silencieux, outré, la fusillant d’un regard suspicieux, dénué d’aménité, la bouche entrouverte par un rictus épouvantable de profonde désapprobation. Une fois l’effet de surprise passé, il se rapprocha discrètement d’elle pour qu’elle puisse l’entendre, et lui marmonna entre ses dents serrées :

-« Me marier ? C’est cela ta solution miracle pour nous sortir de ce pétrin ? ».

-« Oui ! Je n’en vois pas d’autre ; répondit-elle  fermement. Tu n’es pas obligé de me répondre tout de suite. Prends un temps de réflexion. Nous reparlerons de tout cela dans quelques jours !! ».

Cette nuit-là, notre quidam dormit d’un sommeil agité et se réveilla le matin plus flagada que d’habitude…

Trois jours plus tard, toujours après le diner, il communiqua à son épouse sa décision en ces termes :

-« Femme ! Je suis d’accord. Cependant tu dois savoir que je n’ai pas d’autre choix et que j’ai agi ainsi contre mon gré parce que j’estime que l’heure est grave et qu’il faut réagir  vite. J’espère pour toi que ça réussira, sinon on me reprochera toute ma vie d’avoir fait confiance à une femme faible de corps et d’esprit, fille d’Eve et complice du Malin !! Puisque la proposition émane de toi, prends cela à ton compte et fais le nécessaire auprès de cette dame…Nous devons tout tenter pour récupérer notre jardinet ! ».

Et c’est ainsi que, du jour au lendemain, notre  preux « chevalier des champs » se retrouva avec deux épouses ; lesquelles conscientes des enjeux ne perdirent pas de temps. Elles se mirent au travail immédiatement  bossant  d'arrache-pied  du lever au coucher du soleil et  maintes fois  jusqu’à une heure tardive de la nuit…

Au fur et à mesure que le temps passait, les tapis, haïks, burnous et autres djellabas s’entassaient dans un coin de leur atelier de tissage.

Au bout de 10 mois environ, la production fut assez conséquente pour permettre sa mise en vente. Pour cela il fallait  patienter jusqu’à l’arrivée de l’hiver tout proche. Les prix en seront rehaussés.

Le moment venu, notre audacieux fellah emballa toute la « marchandise » et l’emporta vers la ville de TIARET, ou se tenait, à l’époque, un important souk hebdomadaire consacré au commerce de la laine et dérivés.

En une journée tout le lot fut écoulé. Vendu. Les bénéfices  furent très importants. Ils permirent, non seulement de rembourser le prêt, mais aussi de dégager un solde conséquent qui fut partagé entre les deux héroïques  épouses !! ». FIN DE LA NARRATION.

 

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HOMMAGE A CETTE  FEMME  D’HIER

Comme vous venez de le remarquer à travers ce mémorial, chers(es) amis(es), la femme d’hier, cette dame de fer, cet être admirable de par son courage, sa ténacité, sa patience, sa tolérance et son amour sans bornes pour la vie ; était un être de dévotion à sa famille, à ses voisins, à la religion, à ses croyances personnelles. Contre vents et marées elle a trimé dur ! RENDONS HOMMAGE à ces femmes d’un autre temps qui, mettant de côté leur état d’âme, s’appliquaient à assurer la survie d’une ribambelle d’enfants et à soutenir et orienter leurs maris vers le parcours d’une vie pour le meilleur ou pour le pire…

 

« La femme parfaite est une femme travailleuse, ce n’est pas une oisive ni une grande dame ; mais une femme qui utilise ses mains et sa tête pour le bien de sa famille et des autres ».  THOMAS HARDY.

L’avènement de la révolution agraire, conjugué aux effets inexorables de l’âge firent perdre sa raison de vivre au paladin de ce récit. Il mourut à l’hôpital de Laghouat en 1974.

Ses deux épouses ont emménagé ensemble à Tadjemout en 1976.

J’ignore pour ma part si elles sont toujours domiciliées dans ce village et si elles sont encore en vie…  MERCI A TOUS(TES).

 

Kamal Hadjoudja 

Publié dans K.HADJOUDJA

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laghouati 15/12/2016 13:34

Barara Allahou fik Kamel, pour cet émouvant témoignage qui éveille en nous de lointains souvenirs, du temps où le père dans son jardin et la maman dans son métier à tisser, subvenaient aux besoins de la famille nombreuse, éduquaient leurs enfants, et faisaient hériter leur descendance.
C’était du temps de la baraka, du sacrifice sans calcul, du temps où la grâce divine les accompagnait et les inspirait, du temps où la légende côtoyait la réalité, du temps où les longs discours religieux n’existaient encore pas, du temps où Laghouat était une pépinière intellectuelle, du temps où de saints hommes et de saintes femmes parcouraient les ruelles, du temps où l’on composait des poèmes, des chansons et de la musique, du temps où Laghouat était l'une des plus belles oasis d’Afrique de nord (voir Larousse 1966), du temps où juifs et chrétiens tombaient littéralement amoureux de cette ville et de ses habitants, du temps où le simple qualificatif de laghouati suffisait pour que vous soyez reçu partout ailleurs à bras ouvert…

Makhlouf 14/12/2016 22:19

Excellent hommage à nos mères . Elles travaillaient durement.

BENAYA AHMED 14/12/2016 16:23

" Le sexe féminin n'est point le sexe faible ; il est le plus fort des deux par son pouvoir de sacrifice et sa souffrance silencieuse ." Cette maxime de Mahatma Ghandi sied indéniablement aux valeurs intrinsèques de ces femmes-courage lesquelles furent à une certaine époque nos mères ou nos voisines. Merci KAMAL d'avoir rapporté cette belle narration du Cheikh Mabrouk Kouissi Allah Yarahmou.