Le carnet

Publié le par Laghouati

Le carnet

 

J e me souviens que c’était un petit carnet à ressort à couverture de couleur. On l’appelait Carni credi, le carnet à crédit. Tous les gens pauvres en avaient chez l’épicier du coin. En ces temps là, les épiciers étaient honnêtes et les carnets ne mentaient pas. L’épicier y portait sur une colonne les noms des produits achetés  et sur une autre colonne leurs prix. On le changeait quand, au bout de quelques mois, toutes les pages étaient remplies. Certains épiciers en arrachaient les pages, au fur et à mesure que les dettes étaient honorées alors que d’autres les barraient simplement. Souvent les gens disposaient de deux carnets semblables mais de couleurs différentes, l’un pour l’épicier et l’autre pour le client, ce qui permettait d’éviter toute contestation quand le moment de régler arrivait.

 

Mon père avait son carnet chez Si Abdelkader, un épicier que tous les habitants du quartier appelaient par son nom de famille, Belkhandjar. On y trouvait les noms des produits aussi divers que le café, le sucre, la semoule, la farine, l’huile, le vinaigre, le sel, les œufs, le carbure, etc.… Jamais le pain car en ce temps-là la galette était faite à la maison et rarement les fruits et légumes qui provenaient du jardin. J’allais souvent chez l’épicier avec pour mission de ramener cinq cent grammes de carbure ou un quart d’huile. A tout le reste, je préférais l’achat de l’huile. L’huile était contenue dans un fut surmonté d’un appareil qui permettait de mesurer la quantité demandée. J’ai toujours été fasciné par cet appareil qui donnait la mesure exacte par la simple magie d’une manivelle que l’épicier actionnait en la faisant, d’un geste lent et précis, tourner jusqu’à ce que l’aiguille du compteur arrivât au chiffre désiré.

 

C’est de ce temps là que date ma fascination pour les techniques et la science et ma répulsion pour les carnets de crédit.

 

 

Par Lazhari Labter in « retour à Laghouat mille ans après Beni Hilel » (Editions El Ikhtilef- 2002-)

 

 

Commentaire :

 

·          Les épiciers enveloppaient les produits achetés dans du papier fabriqué avec de l’alfa que la région avait en surabondance. L’alfa  était arraché et vendu aux fabricants d’Alger et d’ailleurs  et nous revenait sous forme de papier. Les épiciers montraient une grande habileté à envelopper les produits avec ce papier qui leur servait également pour faire les calculs des achats effectués, à l’aide d’un minuscule crayon noir, que l’épicier mettait sur son oreille : il n’ y avait, ce temps-là ni sachet en plastique ni calculatrice. 

 

·          Nous achetions par petites pesées : cent ou deux cent cinquante grammes, rarement une livre et encore plus rarement par kilogramme, à cause de la pauvreté de la plupart des familles. Ceux qui nous ont précédés nous  parlent  d’une mesure qui était pratiquée et que nous n’avons pas connue c’est la « ouqia ».

 

·          Quant à l’huile on en achetait le plus souvent un quart de litre, rarement un litre.

 

·          Le carbure nous servait pour nous éclairer parce que la grande majorité des maisons étaient dépourvues d’énergie électrique et d’eau courante. Pour l’eau, les enfants allaient la chercher de la fontaine publique ou encore on s’attachait les services de porteurs d’eau dont c’était le métier. Il y en avait quatre ou cinq pour toute la ville : les plus connus étaient « El-Berberi » et « Zouai » (on les connaissait par leurs surnoms seulement)

 

 

 

 

 

 

Publié dans LAZHARI LABTER

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