Le Beignet - Lazhari Labter -

Publié le par Laghouati

 

Le Beignet

 

 

Je me souviens qu’à la fin de chaque mois, rien qu’au sourire imperceptible qui illuminait son visage émacié, je savais que mon père venait de toucher sa paye de Waqqaf de la commune, treize mille francs en espèces, des grands billets de francs français, remis par le comptable de la mairie de main à main. Oh, une misère ! Mais ça avait l’avantage de rentrer régulièrement.  Cela se passait à la fin des années cinquante et dura jusqu’au milieu des années soixante où, le pays  étant devenu indépendant et souverain, l’Etat nationalisa les banques et procéda à la frappe de sa propre monnaie , le Dinar.


Une fois payées les dettes portées sur le carnet de crédit ; il restait quatre ou cinq mille francs pour tenir une semaine ou une dizaine de jours. Les fruits et légumes provenaient en général du jardin ; la semoule était achetée en gros ainsi que le ghars, les dattes écrasées, et les chèvres donnaient le lait pour le chnin , du petit lait qui servait à accompagner le pain et les dattes.

Le lendemain de la paye, tôt le matin, alors que nous dormions encore, mon père allait en ville et revenait avec des beignets achetés chez le tounsi, le tunisien, spécialiste en la matière. Un beignet ordinaire pour chacun et deux gros beignets aux œufs que mon père partageait équitablement entre nous. Les beignets ordinaires coûtaient deux centimes pièce et les beignets aux œufs quatre centimes.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de faire une halte chez un tounsi du centre d’Alger pour déguster l’un de ces fameux beignets de mon enfance. Et de penser à ces petits moments de bonheur incomparable que mon père nous offrait chaque fin de mois en consentant un sacrifice dont on n’avait aucune idée en ces temps-là.

 

Lazhari Labter 

 

Commentaire de Laghouati

 

Il existait à Laghouat, les années cinquante, deux marchands de beignets originaires, l’un de Tunisie, l’autre de Libye. El Tounsi, comme on l’appelait avait sa boutique en plein place des oliviers et l’autre était située à un endroit tout aussi central : la place d’Alger. Les deux boutiques existent toujours et Mabrouk el tounsi ( qui a fini par avoir la nationalité Algérienne) , malgré son age avancé continue encore à préparer les beignets d’un geste qui n’a rien perdu de son agileté et  de sa souplesse. 

Les beignets étaient presque un luxe pour beaucoup de familles de Laghouat qui vivaient dans une grande pauvreté. Les familles riches ou relativement aisées se comptaient dans les doigts d’une seule main : on pouvait citer les Guedouda, les Ferhat, les Benmoussa, les Regue, les D’hina et c’est tout ou presque. Nous nous contentions, au petit déjeuner, souvent de pain rassis préparé la veille ou de temps à autre de m’semen , pain pétri à la maison, très fin et enduit de beurre de mouton ou de galette pétri de la même façon mais sans beurre.

La majorité des familles Laghouaties préparaient des plats fabriqués principalement   à base de blé et d’orge : merdoud, tchicha, couscous pour le souper et des plats à base de légumes pour le déjeuner et des produits laitiers provenant de l’élevage de chèvres pratiqué dans les lieux d’habitation mêmes .

Au printemps, quand la saison était bonne, nous nous régalions de Terfass (truffes du sud) qui étaient soit ajoutées aux légumes composant la sauce du couscous soit mangées bouillies  simplement. Pendant pratiquement tout le printemps notre déjeuner se composait, pour toute la famille, de petit lait, galette et ghars : les femmes étaient peinardes et pouvaient se consacrer au tissage.



Quand vient l’été, le seul plat que vous trouverez dans toutes les maisons de Laghouat sans exception,  aussi bien chez les pauvres que les  riches,  c’est la salade d’aubergines (sladhet edenjel) : Laghouat est  fort connue pour ce plat dont les Laghouatis raffolent.   Les aubergines, les tomates, les poivrons et piments sont grillés au feu et après les avoir épluchés, on en fait une salade fort prisée. Ce mode de préparation typiquement Laghouati, existe encore de nos jours mais pas aussi généralisé que dans le temps. La production des aubergines à Laghouat est considérable et son prix est le plus bas du pays : le kilogramme descend jusqu’à 2 ,50 Da.

Jusqu’à une période assez récente, les Laghouatis prenaient dans leurs valises des aubergines de Laghouat (qui ont un goût qui leur est particulier) comme le meilleur cadeau qu’ils peuvent offrir à leurs proches et amis habitant dans d’autres régions du pays.

 

Laghouati le 22 janvier 2009

Publié dans SOUVENIRS

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Taha 19/02/2015 00:10

A toi aussi un grand merci et pour tes visites et pour ton aide de partenariat

Taha 18/02/2015 23:15

Salam, au denjel on ajoute parfois du dhan (beurre de mouton ) et de l'ail surtout à ksar alhirane. C'est là où j'ai mangé le meilleur plat d'aubergine. Merci pour ces souvenirs.

LAGHOUATI 18/02/2015 23:20

Merci à toi Taha pour tes fréquentes visites.

Taha 18/02/2015 23:09

Salam alikoum, et Bentissa faut pas l'oublier. Bentissa allah yarhmou était au schettet el garbi. Juste à coté de rahbet douidi en allant vers l'ouest. Oh combien ses beignets et sa zlabia étaient déliceuses. Merci

Dania 18/02/2015 11:06

Lazhari Labtar, je l'ai découvert en même temps que le site et
que de tendres souvenirs !!

Dania 18/02/2015 10:45

OH les beignets, et partout dans le pays c'est "tounsi" qui en est le maître tout comme il est le maître de la zalabia .
Il m'arrive d'en faire, et je puis vous assurer ... eh bien ... qu'ils sont tout aussi bons!!
Mais vous me donnez l'eau à la bouche par ce plat de denjel "aubergines" que je n'hésiterai pas à
faire déguster à ma famille quand ça sera la grande saison !!
En attendant profitons du mardoud, y a pas mieux en ces journées bien froides.

Bon appêtit !!

amine lotfi 20/03/2009 14:16

La nostalgie de ces temps benis .Amine Lotfi

agathe 22/01/2009 09:18

que c'est beau et c'est tellement bien raconté

Laghouati 22/01/2009 10:53


Merci c'est très aimable à vous!