"Bribes de mémoire"- P1 par si Mohamed Rezzoug Ben Bachir-

Publié le par LAGHOUATI

 

Cet article a été publié en octobre 2012 , j'ai voulu le publier une nouvelle fois pour permettre à nos amis qui ne l'ont pas lu de le lre et donner l'occasion aux auditeurs de radioshabab  de mieux connaitre l'invité de notre ami Semahi Marfoua à l'émission Bassamat qui doit etre diffusée le samedi 31 janvier 2015 à 21 heures.

 

Mohammed Rezzoug b/Bachir

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Au frère hadj Aissa

 

 

Dans ces premières pages je me propose d’évoquer la vie des premiers mois au lendemain de l’Indépendance. Ceux qui n’ont pas connu cette époque trouveront peut-être quelque intérêt à évaluer les difficultés que nous avons rencontrées et à en juger en bonne connaissance de cause.

 

Le plus souvent ce sont des étrangers dont certains de nos anciens adversaires qui se sont plu à stigmatiser l’expérience algérienne en ne soulignant que les excès du système que le FLN (sous l’égide de Ben Bella et de Boumédienne) a instauré.

Il faut cependant rappeler que la tendance au « pouvoir personnel » n’était pas un travers particulier aux dirigeants algériens : de Nasser à Castro en passant par Bourguiba et même Hassan II, sans oublier Ghaddafi et les Assad et Saddam, il semblait qu’un pouvoir fort était nécessaire au triomphe des idées révolutionnaires bien mieux que les formes occidentales de gouvernement.

 

Pendant la révolution, les militants ne se hasardaient guère à mettre en doute ou à critiquer « la ligne » du Parti ; pas plus d’ailleurs que les militants des partis progressistes du monde occidental qui nous inspiraient largement. Il était de bon ton de ne pas professer d’idées fractionnistes, ou individualistes, expressions témoignant d’un esprit bourgeois, voire réactionnaire. Cela explique peut- être une certaine  réticence à afficher la moindre divergence par rapport à la ligne officielle définie par le Président, détenteur du Pouvoir centralisé et légitimé, souvent conforté par le consentement populaire, les cadres de la Nation , et les apparatchiks du Parti unique.

Après le Congrès de Tripoli, les ex dirigeants de la Révolution se sont laissé marginaliser l’un après l’autre sans réaction notable de l’opinion,  même leurs plus chauds partisans ont fini par s’aligner, acceptant des fonctions de reclassement qui les dissuadaient de toute velléité d’affranchissement vis-à-vis du pouvoir central. C’était dans l’air du temps.

 Dans le contexte actuel, nos jeunes ne peuvent imaginer que des hommes prestigieux comme Ben Khedda, Dahlab, Boussouf, Krim, Khider, Ait Ahmed, Boudiaf, Ben Tobbal ou Ferhat Abbas, pour ne citer que les plus connus, aient été évincés l’un après l’autre et qu’oubliant leurs petites querelles ne se soient pas unis pour adresser au Peuple un message dénonçant cette confiscation du pouvoir et appelant à des élections libres d’un Parlement souverain, réellement représentatif. Tous ces hommes avaient crédit auprès du peuple, et leur silence peut aujourd’hui étonner. Notre printemps a été raté à cette époque : le slogan « sept ans ça suffit » a été une réaction populaire salutaire – sans doute- face au danger réel d’affrontements sanglants. Il a malheureusement pris le sens d’un consentement et d’une adhésion populaire.

 

Pourtant ces mêmes hommes se sont  bien entendus pour mettre au placard celui qui avait su les faire cohabiter et dont ils partageaient le même idéal et le même projet de Révolution. Messali avait des défauts, mais on peut se demander si ses détracteurs n’en avaient pas autant. Ayant consenti ou admis l’élimination de Abbane, certains parmi eux ont montré qu’ils étaient autant imbus de leur personne, ce qui les rendait inaptes à accepter la collégialité et le recours à l’arbitrage du suffrage populaire.

S’ils avaient réellement cru à la capacité du peuple de juger des conflits de tendances ou de personnes, ils auraient pu se réunir autour d’un programme commun, offrant une autre alternative que celle qu’ils ont choisie : le silence, le maquis, parfois la subversion et le complot, les liquidations.

Il faut préciser toutefois que ceux qui se sont hasardés dans ces actions clandestines ne pouvaient compter sur aucun relais pour éveiller une opinion  qui n’appréciait guère l’esprit d’aventure et les auteurs de « fetna ».

En l’absence de moyens d’information, dans un pays aussi vaste que le  nôtre, ces entreprises ne pouvaient concerner qu’un nombre  limité de partisans  circonscrites à une région donnée et revêtant fatalement un caractère régionaliste.

 Nous n’avions donc de ces crises que de vagues échos différés que nous apprenions par bribes et qui nous paraissaient relever de la nature des mœurs propres au cercle des dirigeants. Aujourd’hui, le drame d’une jeune Pakistanaise, agressée devant son école, est instantanément répercuté par les divers medias, soulevant l’émotion et l’indignation de la planète entière.

Par contre, à cette époque, les événements qui ont  marqué la vie politique et la destinée de notre Nation se sont généralement déroulés en vase clos.

 

En tant que militants, nous étions tous imprégnés de l’idée que l’option socialiste était un choix évident. C’était le camp socialiste qui avait soutenu notre combat libérateur. Nous étions impressionnés pour les avancées médicales, les conquêtes de l’espace, l’aventure de la chienne Leika, et surtout le vol de Gagarine.

Les succès de la révolution soviétique, yougoslave, chinoise, l’action de Castro et de Guevara, la politique du Président Nasser nous semblaient montrer la meilleure voie à suivre pour la reconstruction de notre pays. Les victoires des partisans vietnamiens et la défaite des généraux français infligée par le général Giap avaient galvanisé le moral de nos combattants. Ces expériences de peuples aussi fragiles et démunis que le nôtre nous ont montré que tout était possible pour un peuple résolu dans son combat pour la justice. Le FLN nous paraissait correspondre aux modèles des partis communistes au point de vue de l’organisation et de l’efficacité.

 

En septembre 1962, les cadres détachés dans les diverses structures de l’Exécutif Provisoire se répartissaient au sein des nouvelles administrations et ministères. Nous étions quelques uns tentés de reprendre pied dans les Facs, profitant d’une session spéciale d’examens permettant aux anciens maquisards, aux anciens  détenus de prison ou de camp, anciens cadres du FLN de reprendre les études abandonnées lors de la grève de 1957.

Mohammed Khemisti me persuada qu’à l’âge où nous étions le temps n’était plus aux études et que la seule perspective qui nous restait était de nous jeter à l’eau et de faire nos classes sur le terrain qui s’offrait à nous.

Le premier gouvernement Ben Bella était en cours de formation. Mohammed Khemisti me dit confidentiellement qu’il était pressenti comme ministre des Affaires Etrangères, et qu’il me proposait le poste de chef de cabinet. Je préférai assurer le Département de la presse. Mais très vite je sus que les dosages et les marchandages allaient s’imposer à lui, Khider disputant à Ben Bella un partage de postes entre les « poulains » de chacun.

Devançant la gêne de Khemisti, je préférai accepter une proposition de Me Hadj Hamou, ministre de l’Information, aux côtés de Sid Ahmed Baghli qui assumait seul la Direction du Cabinet. Je trouvais là une bonne ambiance de travail fraternel contrastant avec celle des A.E. où la plupart des cadres relevant des structures extérieures opteront pour la diplomatie.

Quant à moi je me devais de répondre au vœu de ma famille qui avait hâte de découvrir sa nouvelle patrie.

A cette époque Alger offrait tous les attraits d’une capitale au standing européen. Les beaux quartiers d’Alger avaient été quasiment vidés et les plus astucieux n’avaient que le choix des villas ou appartements à occuper ou à vider de son mobilier.

La capitale offrait de beaux restaurants et des cinémas qui n’avaient rien à envier à ceux de Paris avec en plus pour les estivants les villages de bord de mer et une vie nocturne où rien ne manquait.

Autant dire que les crises internes et les règlements de comptes ne se sont révélés à nous que plusieurs années plus tard ; de même que les risques :

Au lendemain de la déclaration de Susini qui avait marqué la fin des attentats de l’OAS nous avons continué à porter le pistolet de service que la cellule FLN de Boumerdes nous avait attribué ; les routes de l’aéroport et de la Mitidja étaient pour nous incertaines ; le paradoxe c’est que c’est bien à Laghouat que j’ai frisé l’ «accident » .

Sur l’invitation de la Délégation Spéciale FLN nouvellement installée à Laghouat je fis la 1ère visite à ma ville natale depuis septembre 54. Je retrouvais ma famille, mes amis et ma ville. La joie de l’accueil qui nous fut réservé dissimulait à peine l’angoisse de certaines mères qui s’accrochaient à l’espoir du retour d’un fils parti du Collège de Médéa pour le maquis tout proche.

Dès le premier jour un cousin nouvellement rentré du maquis et qui  était en rapport avec le groupe de djounouds nouvellement installés dans la caserne du Centre ville me prit rendez-vous pour une nécessaire visite de courtoisie.

Nous étions à une semaine du 5 juillet et du référendum. A 9h du matin comme convenu je me suis présenté. Le Djoundi de garde me fit attendre sous un préau jusqu’à midi ; pour me dire enfin que je pouvais repartir sans me fournir la moindre explication ; sans doute un « contretemps » ?

Ce n’est que 26 ans plus tard que j’eu l’explication de ce « contretemps » :

Je venais de tenir une réunion de travail avec des représentants UGTA/FLN au siège de mon entreprise, quand un des frères me dit avec un sourire «  vous ne me reconnaissez pas ?» ; quand il vit que je ne savais quoi lui répondre il ajouta : « vous vous rappelez le jour où vous êtes venu à la caserne de Laghouat pour une visite …qui n’a pas eu lieu ?; je dis qu’en effet que je n’avais pas eu le plaisir de saluer les frères qui avaient libéré ma ville…

Il m’apprit que pendant les heures où j’attendais, les responsables s’étaient divisés sur le « sort » qui devait m’être réservé ; certains prétendaient que j’étais un agent de Ben Khedda « en mission ». Ce qui m’avait sauvé, dit-t-il, c’était la crainte d’une réaction des gens de la ville. J’ai appris bien plus tard que certains militants avaient eu moins de chance que moi. 

C’est donc dans une certaine euphorie que malgré tout nous avons abordé en confiance les tâches qui s’offraient à nous dans tous les secteurs.

 

(la suite de ces bribes de mémoire y sera consacrée…)

 

Mohamed Rezzoug Ben Bachir

 

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 En votre nom, amis lecteurs, et en mon nom personnel je tiens à remercier notre frère ainé si Mohamed Rezzoug pour ces "bribes" qu'il a du interrompre pour cause de maladie virale des yeux mais qu'il ne manquera pas de reprendre dès guérison in challah.

Ce témoignage sur une époque très trouble et peu connue de l'histoire de notre pays sera d'un apport certain pour les chercheurs et les jeunes générations qui n'ont pas connu cette période.

 


 

 Mohamed Hadj Aissa

 

 

 

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Mohamed Hadj Aissa 17/10/2012 09:08


merci si Mohamed pour ce témoignage courageux qu'on voudrait voir complété par d'autres témoignages d'autres acteurs de la vie politique de notre pays à l'aube de son indépendance. 50 ans après
il est temps que l'on sache ce qui s'est réellement passé