« De la ville jardin au rocher sans âme » (roman /extrait) Par Mohammed-Seddik

Publié le par LAGHOUATI

« De la ville jardin au rocher sans âme » (roman /extrait)

Par Mohammed-Seddik

Une entrée dans le bonheur

 

La vielle Peugeot 404 mise à notre disposition par notre beau frère avait encore de beaux restes. Surtout le moteur dont la bonne poussée alliée à une respectable suspension a permis de rallier Khenchela en moins de cinq heures. En cours de route, mon père laissa libre  cours à ses souvenirs. La halte à « Djorf », où en 1946, il dirigeait un chantier de réalisation d’une immense oliveraie s’étendant de M’Sila jusqu’à Barika, l’incita à dérouler, avec un perceptible attendrissement nostalgique, le film de cette époque de privations et de souffrances. Ayant pris part, de bout en bout à la deuxième guerre mondiale, « l’amiral » comme on se plaisait à l’appeler, s’était bien distingué par sa bravoure durant la campagne d’Italie ce qui lui a valu la médaille de guerre et cette citation à l’ordre du bataillon : « chef de troupe exemplaire,  a assuré avec un grand sang froid et beaucoup de courage, le passage des troupes alliées sur le fleuve Rapido. » A la libération,  au printemps 1945, il se trouvait en villégiature à Karlsruhe, au sud  de l’Allemagne pour assumer la lourde tâche de veiller à la gestion et à la sécurité du plus grand camp de prisonniers allemands en Europe.

Les échos des massacres du huit mai quarante cinq à Sétif, Guelma et Kherata, lui parvinrent ainsi qu’à ses coreligionnaires. Ce fut un prétexte pour soulever son bataillon. Soulèvement marqué par de violentes échauffourées entre ses compagnons et des officiers et  hommes de troupe français dont un grand nombre était composé de pieds noirs. L’épée de Damoclès ne tarda pas  à s’abattre sur lui. Accusé de rébellion, il fut traduit en conseil de guerre.

 Il eut la vie sauve grâce au colonel Huré (le colonel Huré a assumé le portefeuille de ministre de la défense dans le gouvernement de De Gaulle) qui assura sa défense en vantant la bravoure du sergent chef Lamara, concluant sa plaidoirie par cette légendaire, magnanime et cinglante répartie : « si vous touchez à un seul cheveu de mon sergent, voici mon képi, servez-vous en comme pot de chambre.» « L’amiral » ne se lassait point, tout le long de sa vie de se remémorer ce souvenir marquant. IL en avait fait un leitmotiv pour nous mettre, nous ses enfants, en garde contre les tentations du reniement et de la vilenie. A ce propos, il trouvait souvent l’occasion de nous seriner les vers d’un poète et général arabe (si mes souvenirs sont bons, il s’agirait de Samir Baroudi), stigmatisant en ces mots pareilles tares : « ne reconnais point l’avilissement de peur de mourir, car accepter de se faire avilir est pire que la mort. » De cette bravade, même sa carrière post guerre à eu à en souffrir. Le poste de caïd auquel il avait postulé et dont il aurait du être avantagé au vu de ses états de service, lui a été refusé alors que d’autres candidats se distinguant par l’obséquiosité et « l’aplaventrisme » ont en été, sans coup férir, auréolés. Au cours d’une entrevue professionnelle, en 1946, avec l’administrateur de la commune de M’Sila, où il était chargé de la vulgarisation agricole, mon père tenait mordicus à connaitre auprès de son hôte les raisons de ce refus. L’administrateur qui lui manifestait une réelle considération, lui exhibât une chemise contenant une copie des minutes de sa traduction en conseil de guerre à laquelle était agrafé un  papillon portant cette laconique mention : « ne fera pas un bon caïd pour la France.»

Arrivés au niveau du lieu dit « Bourtem », à quelques encablures au sud de Barika, « l’amiral m’invita à ralentir puis à stopper en contrebas d’un monticule où trônait un gigantesque ouvrage cylindrique en béton flanqué d’une bâtisse de style mauresque. Il s’agit, m’a-t-il appris, du château d’eau relié à la nappe phréatique qui avait servi à l’irrigation des souches d’oliviers, convoyées depuis la ville tunisienne de Sfax. L’oliveraie avait bien pris. Malheureusement quelques années après le déclenchement de la révolution armée elle périclitât, faute d’entretien. « Dans ce lieu, alors que j’étais jeune marié – il lança un clin d’œil complice à ma mère – j’ai vécu cinq années d’isolement total, à l’exemple des aventuriers du  Far West…

 

 

En raison de la rareté des moyens de locomotion, M’Sila distante d’une soixantaine de kilomètres, me paraissait bien lointaine. Je ne m’y rendais qu’une fois par mois, en touchant ma paye. Au crépuscule, le « guebli » (vent doux de l’est) se lève, je le conjure de porter mes tendres pensées à la reine des femmes qu’était, « kamoucha », ta mère. »

A mesure que ces réminiscences se faisaient plus claires, plus nettes, un lourd silence s’installa dans la voiture. Je tenais à ne point gêner une aussi sensible évocation par une taquinerie malvenue. « Kamoucha » finit par sortir de sa réserve pour « corriger » « l’amiral » en ces termes : « ça y est, je suis à ce point décrépite aujourd’hui, que je ne mérite plus d’être, à tes yeux, la reine des femmes ? » A cette remarque, « l’amiral » ne pipa mot. Il se cala sur son siège, la tête légèrement penchée vers la vitre entrouverte. Ses narines frémirent au contact du « guebli » ainsi que ses lèvres. Il s’est, certainement laissé transporter par ce vieil émissaire qui, naguère, se chargeait de faire parvenir ses soupirs à ma mère, sa bien aimée de toujours. « O ! Vent guebli aux douces caresses, souffle, souffle et prends ton meilleur élan, ne t’amuses pas à te faufiler entre  les monts tortueux, ma reine ne pourrait, au-delà de l’aube, attendre ma complainte, n’oublies pas, au retour, de me ramener, aussi vite la sienne, comme la mienne, elle est un remède pour le cœur qui languit. » Jusqu’à sa mort (été 1999) et après une vie commune de plus d’un demi siècle avec ma mère qui le rejoignit, quarante huit jours, après, dans l’au-delà – autre signe du destin, leur tombe sont côte à côte-, mon père n’a eu de cesse de déclamer ce poème à sa légendaire « kamoucha ».

« Bourtem », « Djorf », des lieux dits quelconques pour le profane mais, néanmoins, repères irréfragables pour ceux qui ont l’art d’aiguillonner les replis négligés de l’histoire. « Djorf, la barbarie en une syllabe », ce titre o ! Combien expressif d’un reportage réalisé, à la fin des années quatre vingt par mon regretté confrère de l’APS et non moins ami intime, relatant  la violence de la colonisation de peuplement dont a longuement souffert l’Algérie, a eu le mérite de sortir de l’anonymat cette bourgade perdue dans l’immensité de la hammada hodnéenne. Lamine, fils de Boussaâda et impénitent fan d’Etienne Dinet avait su, avec un réalisme tatillon, restituer un pan essentiel de l’histoire de la résistance nationale à travers l’évocation de « Djorf », ancien village d’oléiculteurs transformé en un sinistre camp d’internement où des milliers  de nationalistes originaires de tous les coins de l’Algérie on eu à subir les pires supplices. Ce lieu dit avait, faut-il le rappeler, été immortalisé par le cinéaste et fils du Hodna, Mohamed Lakhdar Hamina dans son sublime film : « le vent des Aurès ». Initiative louable que celle de Lamine Legoui, qui, au-delà de l’exercice professionnel, avait alors réussi à convaincre, par son écrit lancinant et persuasif, le gouvernement de l’époque de transformer ce hideux centre de torture en musée.    

Batna dépassée, le relief se fait plus abrupt, plus tourmenté. La vieille Peugeot  s’accroche vaillamment à l’asphalte  de plus en plus raide, à mesure que les kilomètres se faisaient avaler. Les majestueux monts des Aurès aux cimes parsemées de bandes de neige tenace narguant un soleil ardent, nous accompagnèrent jusqu’à Khenchela. Enfin « Khenchoucha », comme l’appellent ses habitants du cru, apparait au sommet de la dernière côte. Altièrement ancrée sur son promontoire inexpugnable, tout ce qui l’entoure atteste de la signification de son surnom, synonyme de beauté sauvage et de fierté. C’est le terroir de la farouche Kahina dont le tombeau se trouve à Baghaï, à un jet de flèche de la ville multimillénaire courtisée depuis la nuit des temps par un incessant déferlement d’envahisseurs. Les thermes romains de « hammam salihine » érigés, non loin d’elle, sur un site savoyard, attestent du fatal charme dont elle n’a eu de cesse d’envouter ses visiteurs. J’en fus, moi-même, le plus ensorcelé car, une des plus belles étoiles de son insondable firmament – mon diamant bleu - m’en a fait l’esclave.

Nous n’avions pas mis longtemps à trouver l’habitation  de  « Khanfoura ». Un chalet en bois de « begnoun » (cèdre de l’Atlas), matériau dur et imputrescible comme l’est le vécu des gens d’ici : frugal, simple et  hospitalier, mais intraitable quand l’amour propre ou, pis encore, l’honneur, est pris à parti. Dans l’’entrebaillement de la porte apparait un homme d’âge mur, yeux bleus, regard perçant  C’est son père. Une vieille  souche de guerrier comme seuls les Aurès ont su en enfanter. Ammi Abdallah, mon désormais beau père nous accueillit avec chaleur. Tout alla vite. Mes parents ont été conquis.

Aucune exigence, ni sollicitation superfétatoire. Seulement un billet de cent dinars que je devais poser sur la poitrine de ma belle mère « Zerfa » (l’altière) pour celer mon union avec  la chair  de sa chair. Cheikhi Ammar, l’époux de la sœur ainée de « khanfoura », ancien moudjahid et compagnon du chahid Benboulaïd, avait, de bout en bout officié – avec la maestria d’un grand patriarche écouté et adulé -  à la cérémonie de demande en mariage.

Ce vieux briscard taquin et farceur à l’envie, avait failli me mettre en apoplexie quand il demanda à mes parents « d’aligner sur la table les millions.»  Echanges de regards gênés entre eux, mon beau frère venu avec nous de M’Sila, et moi.

Ma posture était proche de celle d’une bête qui se met en boule face à un danger imminent. Lancinant malaise auquel il mit, aussitôt, fin en tirant par la poignée de sa canne, le modeste paquet d’argent que mon père posa avec hésitation sur la table et dont il tira un billet bleu qu’il me recommanda « d’amadouer avec» notre belle mère commune.

« Zerfa », femme légendaire de courage, de patience et de résistance face à une méchante et longue maladie qui l’a emportée, à peine deux mois après mon union sacrée avec sa fille. Je n’oublierais jamais le sourire lumineux dont elle me gratifia en dépit de la souffrance qui ravinait de stries grisâtres son doux visage et encore moins ses dernières paroles avant de la quitter : « mon fils, la dot que j’exige pour ma fille se résume en un seul mot : lehna (la paix, la concorde au sein du couple), vous avez tous les deux ma bénédiction… » Nous retournâmes à M’Sila, heureux et réconfortés par la conclusion de ce mariage sous de bons auspices (avant le retour, nous conclûmes l’acte civil, sur place, à la mairie de Khenchela même), mais tout de même, inquiets de l’état de santé de « Zerfa » qui avait devant nous imploré le seigneur de lui prêter vie jusqu’au mariage de sa fille, ma « khanfoura », dans, bientôt, trois mois.

Vingt deux octobre 1976, mon entrée dans le bonheur. Un bonheur qui dura presque trois décennies et auquel, subrepticement, la faucheuse a, un certain fatidique sept juillet 2004, mis fin. « Khanfoura », s’était en ce funeste jour, envolée, sans crier gare vers les cieux apaisants, deux jours seulement après avoir fêté son cinquante deuxième anniversaire. Elle m’avait quasiment supplié, alors que je m’y étais farouchement opposé en raison d’un rendez-vous professionnel capital, de nous rendre à Khenchela, peu après notre retour du Sénégal où j’étais en poste en tant que correspondant permanent de l’APS. Après une bouderie mutuelle de quelques jours, elle parvint à me faire céder. Sa farouche insistance  à se rendre, le plus vite possible dans sa ville natale, a, en effet, été payante : « un pèlerinage express pour voir ma sœur cadette et me recueillir sur les tombes de maman et de papa  et retour illico presto à Boumerdès », répétait-elle avec une désarmante mimique. Insistance qui suscitât en moi un chapelet de prémonitions. Ses rêves récurrents, l’évocation des parents morts et surtout cet irrépressible empressement à faire ce voyage fatidique sans retour, pour elle. Mon retour à moi, à Boumerdès, fut un véritable choc. En pénétrant dans mon appartement et en voyant ses magnifiques boubous et autres liquettes réalisés par un ingénieux couturier dakarois étalés sur le canapé avant notre départ, je fus pris de longs et étouffants sanglots. « A mon retour de Khenchela, je porterais chaque jour une tenue différente, c’est le moment de profiter à fond  de la vie », s’était-t-elle promis en sautillant comme une enfant heureuse d’étrenner dans si peu ses habits neufs. Hélas ! Le destin en décida autrement.  Elle fut enterrée à côté de sa mère au cimetière de Khenchela. Inénarrable, était « Zerfa». Plusieurs proches décédés après elle, avaient émis le vœu d’être enterrés à ses côtés. « Pour bénéficier de son aura et de sa grâce », disait-t-on » dans le milieu familial. Un « privilège » qui est, sans qu’elle n’eut à l’exprimer, revenu à « khanfoura » sa fille préférée.

« Zerfa », Vertueuse fille élevée dans une grande zaouïa de Biskra où elle a acquis  un précieux bréviaire illuminant son chemin parsemé d’incessantes adversités. Fonder et préserver un foyer durant les pires moments de la domination coloniale et, enfin, faire arriver à bon port une fratrie de quatre filles et deux garçons. Les mêmes défis, les mêmes bravades, les mêmes challenges ont, comme par un saint atavisme, été portés et gagnés, haut la main par « khanfoura ».

 

 

En dépit de sa maladie, des multiples inimitiés suscitées au sein de ma famille, essentiellement de la part de cousines aigries par notre union et surtout des menaces terroristes à l’endroit de notre corporation, elle n’a aucunement fléchi. Elle a eu aussi le mérite de supporter mon caractère difficile. Elle faisait souvent le dos rond face à mes colères homériques. Elle avait, également, fait montre d’une incomparable résilience à l’encontre de l’horrible angoisse suscitée par la décennie noire durant laquelle nous, journalistes restés fidèles à leur funeste mission, devions nous soumettre, chaque jour et durant plus d’une décennie, à un dingue et kafkaïen exercice : nous faufiler entre les lames et les balles.

En bénissant notre mariage, « Zerfa » me fit un cadeau d’une incalculable  valeur : une campagne forte et fidèle, belle et exquise, une abeille pourvoyeuse de délices et de bienfaits, une  fourmi, en parcimonie, dans les moments difficiles et, en largesses, quand s’installe l’embellie… Elle était cet archétype de féminité chantée par Nazim Hikmet dans ce ver : « j’aime la femme douce et forte comme la soie ». Au cours de mon cursus universitaire (1969 – 1972), à l’Ecole Nationale Supérieure de Journalisme (ENSJ), le professeur de littérature, qui en était un fervent admirateur, nous a emmenés à la rencontre de cet immense poète turc vouant à la femme accomplie les vertus de la soie. La douceur et la force, c’est ce que j’ai découvert d’emblée chez elle. J’avais prié alors le seigneur de me combler d’un fils que j’appellerais Nazim. Vœu exaucé à  Laghouat, le 22 octobre 1977, une année jour pour jour après notre mariage. Un autre exquis signe du destin. MSL

 

Publié dans Med Seddik LAMARA

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lamara 04/02/2015 20:52

Croyez-moi, vos bons mots m'ont revigoré. Feministe, je le suis profondément. C'est parmi les femmes fortes . Vous en êtes une, je le sent - que j'ai trouvé le meilleur soutien. ''Ces femmes qui
sont nos frères de combat'', avait titré son article-hommage aux femmes combattantes, mon ami Boualem Bessayeh, ancien ministres des AE et grand ecrivain devant le Seigneur. Vous avez évoqué le
terme de résilience. C'est avant tout l'apanage des femmes. De nos mères, de nos compagnes de nos soeurs d'infortune qui grâce à leurs trésors de tendresse et de prévenance,, nous ont gratifiés de
leur force pour faire face aux multiples adversités de l'existence. Mercinpour votre sympathie. Votre pseudo:''sous la protection d'Allah'', résume quelque part ma détermination à croire que, la
vie mérite d'être vécue, pleinement avec ses moments doux et amers.. vos, commentaire me procurent un surcroit d'élan. Votre verbe à vous, est aussi attrayant et enrobé d'un humanisme sincère,
surtout quand vous évoquez l'amour et l'attachement à vos parents. '' tels sont les jours fastes et néfastes que nous alternons entre lee hommes'' (Coran, sourat Alli Imran)

Sous la protection d'Allah 03/02/2015 22:28


J'ai souri, ri et pleuré emportée par votre écriture. Une histoire qui parle, des paysages que je reconnais.  Vous donnez au lecteur le regret de ne pas avoir connu ce diamant bleu, partie
prématurément et que vous évoquez avec un grand amour. Allah fasse que vous vous retrouviez au paradis. La complicité de vos parents Allah yarhamhoum,et, la longétivité de leur union est
touchante. Aprés tant d'évenements difficiles, bravo pour cette divine résilience.