« De la ville jardin au rocher sans âme » (roman/extrait) Par Mohammed-Seddik LAMARA

Publié le par LAGHOUATI

« De la ville jardin au rocher sans âme » (roman/extrait)

Par Mohammed-Seddik LAMARA

 

Heureuses coïncidences

Autre coïncidence, autre rencontre heureuse, avec le nouveau chef de l’exécutif de la wilaya de Boumerdès, Kamel Abbas qui, lui  aussi, avait, au milieu des années quatre vingt, assez longtemps séjourné à Laghouat en qualité de chargé de mission de l’arabisation. Il me rendait régulièrement visite au bureau pour profiter de la primeur des informations répercutées sur le fil (telex) de l’APS. Je ne l’ai pas reconnu de prime abord. Sous le contrôle de Mohamed- Djamel Khanfar qui me le présenta à l’occasion d’une cérémonie officielle, Kamel, avec un malicieux sourire au coin des lèvres, grâce auquel, je l’ai aussitôt remis,   me reprocha sans nullement me froisser : « alors, la mémoire s’effiloche au point d’oublier les amis de jeunesse ? » « Mea culpa », lui répondis-je, constatant, en effet, à mes dépens, l’évanescence de ma mémoire visuelle que je croyais infaillible. Ce constat me fit dire encore à mon interlocuteur, avec une pointe de nostalgie bien appréciée : «quand on quitte la ville jardin pour un rocher sans âme, on risque de perdre son âme propre.» La digression allusive renvoyant à mon déménagement, contre cœur, de Laghouat à Boumerdès, fit tilt dans ma tête. Elle m’offrit, ce jour, le prétexte  d’entamer l’écriture de ce livre. Elle en inspira le titre : « De la ville jardin au rocher sans âme ».

De 1976 à 2014, un parcours quasi quarantenaire arcbouté sur un premier séjour de deux décennies, tel un fleuve tranquille charriant bien être, bonheur, santé et prospérité dans une cité, Laghouat la bien nommée, « Laghouat el ma’loum », comme l’a si bien chantée  l’émérite poète Tekhi Abdallah Benkeriou  et un second de deux autres décennies, dans l’ex cité du «Rocher Noir » dominée par un conglomérat de communautés disparates sans articulation aucune avec l’histoire de sa nouvelle dénomination, Boumerdès connotant, à mauvais escient, le prestige, l’aura et la sacralité mystique de la zaouia de sidi Boumerdassi nichée sur les bas piémonts dominés, plus haut, par le majestueux Bouzegza. En effet, cette cité où j’avais déjà séjourné de 1967 à 1969 en qualité de maître d’internat au niveau du campus du Centre Africain des hydrocarbures et du Textile (CAHT), unique structure existant alors sur les lieux,  ne peut, à mon humble avis prétendre à quelque profondeur dans le passé lointain. Son historicité ne saurait aller au-delà de ces trois repères : Rocher Noir, appellation donnée par les colons de la Mitidja-est à ce lieu de villégiature balnéaire en rapport avec la couleur sombre de ce promontoire rocheux surplombant la mer ; réceptacle du projet colonial inachevé de faire, de ce même lieu, la capitale administrative de l’Algérie et enfin ; siège, au lendemain de la signature des accords d’Evian, du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) où le regretté colonel Mohand Oul Hadj  eut l’honneur de hisser le drapeau de l’Algérie indépendante.

Bévue impardonnable a été, à la charge du Gouvernement, de promouvoir ce lieu dit au rang de chef lieu de wilaya alors qu’il aurait du être maintenu en l’Etat pour développer et protéger sa vocation de fleuron de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique ainsi que du tourisme, à l’exemple de l’américaine Silicone Vallée. La translation, suffisamment à temps, de cette entité administrative sur la région du Bouzegza, plus précisément, à Keddara, agglomération nantie d’un grand barrage et jouissant, aujourd’hui, de la proximité de l’autoroute est-ouest, aurait été plus payante dans la mesure où elle aurait, indéniablement, contribué à une opportune et fructueuse occupation de ce territoire avec, à la clé, une multitude de plu values en termes de désenclavement et de limitation du phénomène du mitage qui aujourd’hui a, malheureusement, phagocyté de vastes pans fonciers de la plaine et des piémonts.

 Ces remarques, suscitées peut-être, par la déformation professionnelle,  m’invitent, immanquablement, au souvenir du troisième wali de Boumerdès (1987-1991), le seul qui, animé d’un réel esprit d’anticipation et même de prospective, avait songé à créer, sur les piémonts sud, à Sidi Halou, la nouvelle ville de Boumerdès. Projet aussitôt avorté par l’intrusion macabre de l’hydre terroriste, alors que l’intrépide Youcef  Benoujit, le plus jeune wali de son époque (ayant auparavant présidé aux destinées de la wilaya de Laghouat), prématurément rappelé à Dieu, en 2001, avait déjà entamé sur les lieux, d’importants travaux de terrassement et d’ouverture de pistes. Hélas, entretemps, Boumerdès est devenue un espace de convoitises tous azimuts ayant permis aux insatiables appétits de rentiers, sans vergogne, de le transformer en une véritable peau de chagrin où prédominent des chapelets entortillés de cités dortoirs sans convivialité ni charme aucun. L’irrespect flagrant du ratio surfaces habitées /superficies réservées à l’environnement extérieur (voies et réseaux divers, aires de stationnement et espaces verts), a accentué cette sorte « d’ensauvagement » de la cité, pour ne pas dire sa « rurbanisation ». Il est, dès lors incongru, suite à ses incommensurables ravages, de parler d’un quelconque urbanisme que se soit au plan social, culturel ou commercial. La « rurbanisation » a fini par tuer l’urbanité. A Boumerdès, les centres commerciaux ne se comptent plus ainsi que les pizzérias, fast food  et autres échoppes aguichantes proliférant dans les cités du plateau-ouest (coopératives et cité Frantz Fanon).

Plateau transformé en ilot du tintamarre cerné, au nord par les rivages pollués d’une Mer Méditerranée percluse par l’envahissement de constructions sans charme allant jusqu’à narguer ses vagues boueuses, au sud par le strident rail desservant la banlieue ferroviaire-est et,  à l’est et à l’ouest par les Oueds corso et Tatareg, refuges de masses d’eaux croupies et infectes. Ce ne sont pas les seuls cloaques. La floraison de nombreux quartiers illicites engendre chaque année, la naissance de nouvelles mares au diable. Une prolifération que résume, on ne peut mieux, l’appellation de ce chancre, « haï ezzadma » (littéralement, quartier de l’assaut) où s d’entassent des centaines de familles représentant les quarante hui wilayas du pays. Malheureusement, la collusion de cet ensemble de syndromes, en porte à faux avec une urbanisation bien assumée et son pendant, une urbanité pourvoyeuse de cette précieuse citoyenneté productive de bien être, de concorde et de sécurité, a fait de Boumerdès l’antinomie de la cité au sens civilisé du terme. Ce patchwork de populations accourues de tous les coins de l’Algérie et le blanchiment d’argent aidant, généré par les rackets opérés durant la décennie noire et par les pratiques mafieuses, a fait de l’ex Rocher Noir, un carrefour de la démesure. Ici la permissivité suscitée par la suprématie de l’argent et partant, par les fortunes spontanées, a induits des comportements qu’on ne rencontre pas ailleurs.

 Si pour certains – et ils sont nombreux – s’y implanter et donner libre cours à ses fantasmes les plus répréhensibles, est un exercice qui procure un factice et non moins rentable « standing », d’arrivistes « in », pour le reste, les anciens de Boumerdès enfouis dans leur anachronique pudeur, y survivre, est, à l’évidence, un calvaire s’exacerbant durant la saison estivale et contre  lequel ils n’ont d’autre ressource que de pousser de douloureux soupirs face au déferlement ininterrompu de « hordes » en quête de défoulements outrageusement débridés. Tel est, présentement, Boumerdès ; un carrefour de l’ostentation et de l’indifférence, nourries par un milieu où n’existe aucune démarcation entre l’ancien et le nouveau, l’authentique et le suranné, le faux et le juste, l’utile et le superfétatoire… La méconnaissance de l’autre ajoutée à un voisinage avachie par l’égoïsme d’une population en constante migration, n’a  pas permis de faire germer, ne serait-ce qu’un semblant de citoyenneté que les responsables et élus locaux, s’échinent à accréditer contre vent et marrée tant, eux même, sont-ils devenus les victimes expiatoires de ce fastidieux exercice consistant à attirer l’attention sur soi et de séduire un entourage sourd à leurs sollicitations. Exercice campant, le syndrome le plus redoutable, un mirage trompeur, allié à une suffisance pathologique catalysée par la prédominance  absolue des laudateurs sur les contradicteurs ;  une sorte « d’histrionisme » réducteur à l’envie. C’est ce piège de la gouvernance à l’emporte pièce qui a le plus desservi l’essor de cette cité, autrefois charmante et dont les plus beaux atours, comme je l’ai confié à Kamel Abbas « ont été sacrifiés sur l’autel de la précipitation et du volontarisme érigé souvent en règle de gestion. » Il jugea mon propos par trop pessimiste. Pessimiste, peut-être, mais loin d’être défaitiste quand celui qui le formule peut se prévaloir, légitimement, d’une certaine profondeur d’analyse pour avoir connu cette ville depuis les premières années de l’indépendance et de la capacité que lui confère son métier de journaliste d’investigation pour mesurer, avec suffisamment de recul, son évolution. Au risque de paraître narcissiste, je dirais que ces qualités étaient bien appréciées par les wali qui se sont succédé à Boumerdès, quand bien même, mes articles et reportages, copieusement documentés et « sourcés » les mettaient parfois mal à l’aise. Parmi eux, - et hormis, Youcef Benoujit, trop tôt rappelé à Dieu  l’ayant, quelque part, soustrait des griffes de ceux qui n’ont eu de cesse de se venger de lui pour avoir refusé toute compromission -, les Djebli,  Laïchoubi, Hidouk, Bedrici et Merad, tous encore de ce monde, peuvent en attester. Pas seulement ! Le marquant mandat de mon regretté frère, ami et compagnon d’infortune, Youcef Benoujit qui, disaient, à l’époque, certaines mauvaises langues, avait fait de moi « de fait, un membre de l’exécutif de wilaya », aux réunions duquel, il me conviait souvent, avait su mettre à contribution ma proximité avec les réalités du terrain. Dans cet ouvrage je me dois également de rendre grâce à cet homme d’exception pour avoir porté à tour de bras et dans des conditions extrêmement difficiles, la gestion de la wilaya de Boumerdès.MSL

Publié dans Med Seddik LAMARA

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lamara 05/02/2015 15:59


ce mot "corrompus", me suit comme la guigne, je n'arrives pas à l'effacer de la fenêtre. Je ne sais si le mal est déja fait. Les amis du blog doivent s'imaginer que je sui un masochiste?!?!?
MSL

LAGHOUATI 05/02/2015 16:05



Tu décroches le signe " se souvenir de moi" et tu ouvres une nouvelle fenetre , il doit te donner la main pour enlever le mot ( qu'ALLAH nous épargne leur rencontre)



Med-Seddik Lamara corrompus 05/02/2015 13:35


C'est un devoir d'éviter de garder pour soi-même des témoignages en hommage aux actions méritoires d'hommes exceptionnels animés par la sacralité du devoir bien accompli et de cette qualité,
rarre de os jours, le don de soi. Youcef Benoujit sur la tombe duquel je me recueille régulièrement à Boumerdès, était de ceux là. Partout où il est passé, il a laissé des empreintes
irréfragables de dévouement à sa mission au service des citoyens. C'était un grand commis de l'Etat dont l'honneteté et l'abnégation lui avaient valu nombre d'inimitiés et de jalousies. "Allah
yarhmou wa youjazih 3ala a3malihi ennabila". Merci pou votre sympathie mon ami. MSL

Lazri Noureddine 05/02/2015 12:14


Bnj Mr Lamara!


Tout d'abord laissez moi vous remercie pour vos artcicles trés interessants et memes precieux. Vos ecrits me donne la forte impression que vous avez mangez bcp de "mardoud á Laghouat! D'autre
part je signe et j'approuve toutes les qualités trés trés positives de Youcet Benoujit que j'ai eu l'immence chance de faire sa connaissance durant les annéés  1985.1986 et 1987,il etait un
brillant administrateur/technocrate, severe mais absolument correcte dans ses decisions, Allah yarhmou we yarhem oumetti seyidine Elmoustapha qsssl.


Passez svp le garand bnj á mon ami de tjrs Djamel Khanfar.


Lazri Noureddine