L’Aghouat, ou l’écologie avant l’heure- par Ahmida Mimouni-

Publié le par MOHAMMED HADJ AISSA

L’Aghouat, ou l’écologie avant l’heure

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A la mémoire de Si Atallah ben Mabtout, jardinier aghouati hors pair, moujahid de la toute première heure et chahid.

 

  Lorsque les Beni Laghouat se sont regroupés sur les deux rochers, ils étaient poussés surtout par des raisons sécuritaires. Mais ce regroupement était un acte hautement écologique.

  On ne quitte pas facilement et de bon gré une maison dans le jardin pour aller construire une nouvelle maison, toujours en étage, sur un rocher stérile.

  L’Oued El Kheir coule de Ras el Aïoun (ou presque) vers la ville, il irrigue l’oasis nord, puis la ville elle-même, avec les Ahlaf  (les alliés, tout un programme) sur la rive gauche et les Oulad Serghin (ailleurs on a dit Mis-serghin, fils du Prince, de quel Prince pouvait-il s’agir ?) sur la rive droite, puis les jardins de l’oasis sud pour se perdre vers Zouaïmou.

 La ville que les troupes françaises viennent reconnaître en 1844 et détruire en 1852 est donc une ville relativement neuve, une ville en tous cas qui n’a pas encore atteint les limites pour lesquelles elle a dû être projetée. Les frères vivent dans la même maison et leurs enfants sont élevés ensemble : le cousin a autant de présence que le frère et " l’autorité civique " n’est pas dispersée. Ceci explique cette facilité qu’avaient les Beni Laghouat à prendre les décisions vitales et l’efficacité avec laquelle ils les mettaient en pratique.

Ceci explique également cette union sans faille devant l’ennemi. Dans son Un Eté dans le Sahara, Eugène Fromentin, (qui a porté sur Laghouat un regard de peintre et en aucun cas un regard d’humaniste) dit à ce propos : «Chaque maison témoignait d'une lutte acharnée…On marchait dans le sang ; il y avait là des cadavres par centaines ; les cadavres empêchaient de passer.» Et cela, six mois pleins après les " évènements ".

Et puis il y a surtout ce respect quasi religieux pour le végétal, mais également et par-dessus tout pour l’eau. On pouvait sans aucun risque, boire l’eau des seguias pratiquement jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Plus tard, on le pouvait encore, mais il fallait se lever très tôt pour avoir de l’eau claire dans les seguias. Car le lien sacré entre le laghouati et l’eau venait d’être rompu : quelqu’un avait percé le mur de sa maison et avait ouvert un passage pour ses eaux usées vers la Grande Seguia, el qabou (la voûte), dans l’actuelle rue Abdelkader Djoudi. C’était le premier pollueur dans la cité de Laghouat et c’était un étranger ; un étranger qui se projette comme perpétuel étranger, le pire ennemi d’une oasis ; c’était un Anglais, jeté à Laghouat par les sombres besognes qui accompagnent les guerres, et " venu à nous de là-bas ", d’un pays où le cours d’eau qui traverse la ville est l’exutoire normal et naturel de ses rejets. Mon regretté frère Hadroug me faisait observer que pour les Européens, l’eau est un élément dangereux, un ennemi contre lequel il faut se prémunir. Ne connaît le remède du chameau que son bédouin.

La force de ce lien vital entre les Beni Laghouat et leur eau était telle qu’il leur a fait utiliser toutes les ressources et tous les moyens juridiques qui leur étaient permis pour la préserver et en maîtriser l’usage : en créant son Syndicat des Eaux, la population était propriétaire du réseau d’irrigation, puisque personne ne peut être propriétaire de l’eau ; de la même manière elle était propriétaire de son réseau d’eau potable : ni la commune, ni l’Annexe, ni la préfecture n’y avaient de droits, et c’est seulement à l’indépendance qu’elle laissera ce droit tomber en désuétude (l’a-t-elle seulement fait ?)

Si la caravane du Hajj avait choisi de faire halte à Laghouat, et pour deux semaines entières, c’est à tout le moins que Laghouat existait en tant que tel, et que sa réputation l’a désigné à l’attention des organisateurs de la plus importante caravane de chaque année. Sidi el Hadj Aïssa y est venu, avec [son cousin, dit-on] El Hadj Abderrahmane ; il ne l’a pas fondé, même s’il en a pu en inspirer la fortification.

Je tiens de feu Si Ahmed ben Abderrahmane cette anecdote très belle et très instructive ; un homme de ses relations, venu pour la première fois à Laghouat, lui dit : « cette ville sera toujours prospère ». Si Ahmed lui demanda pourquoi, et l’homme lui répondit : « ses palmiers et ses arbres sont plus nombreux que ses habitants » (نخلها و شجرها أكثر من ناسها  ).

Mon père demanda un jour à son père, décédé en 1915, pourquoi Laghouat avait " grandi ", alors que les ksours environnants sont restés très limités ; il lui répondit : « parce que Laghouat ne rejette pas l’étranger ».

Et le Laghouati  dit ceci : celui qui a sa maison et son jardin, celui-là a donné un coup de pied à la misère (أللي عنده داره و.بحيرته ضرب الشر بركلة )

L’Aghouat, l’écologie avant l’heure ? Sûrement. Et pour l’avenir, ne nous acharnons pas à " faire du passé table rase ".

 

Ahmida Mimouni

Publié dans H.MIMOUNI

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lamara 07/02/2015 14:55


Le mode de vie oasien concentre une somme sungulière de génies, de savoirs faire, d'adaptations et, au final, d'apprivoisements d'une nature apparemment hostile. "Pour dompter la nature,
il faut d'abord obeir à ses lois"dit l'adage. Les anciens laghouatis ont, de génération en génaration, réussi ce pari en faisant de leur localité un centre de vie prospère où le maître mot était
l'autossuffisance.En effet, chaque maison était entourée d'un jardin, veritable garde  manger pour les familles qui y vivaient. Une integration quasi totale sur le pan économique qui a été
encore plus valorisée par sa position focale entre le grand sud et le nord du pays. Les pélerins venant de l'ouest en partance pour les lieux saints de l'Islam y avaient jeté leur dévolu pour s'y
 reposer et reconstituer leurs provisions, ce qui témoignaits de la prospérité dont se prévalait cette oasis. A propos des réflexes écologiques innées de ses habitants, avant l'avènement
"sacrilège" d'une urbansation débridée, Laghouat était un exemple illustratif de la symbiose entre l'homme et son environnement. Durant mon séjour , entammé au milieu des années soixante dix,
dans cette belle localité, j'avais constaté qu'il n'existait pas encore de réseaux d'assainissement. Car, le processus de biodégradation était encore de mise. Je me souviens, à cette époque,
qu'il y avait de farouches militants pour le maintien du schéma originel de l'oasis à laquelle il tenaient à lui faire épargner l'installation à travers ses dédales pittoresques un fastidieux
système d'égouts supplée par de coûteues staations de relevage devenues avec le temps inopérantes. cette intrusion à laquelle, me souviens-je, Hadj Mohammed Talbi ( Allah yarhmou) émérite cadre
de l'hydraulique, fortement imprégné du vécu des populations locales s' était opposé, avait, hélas, sonné le glas de cet éden. Pour ma part, je suis convaincu qu'une réplique du Laghouat
originnel est possible. Les prémisses pour la réalisation d'un tel rêve commencent, me semble-t-il, à s'annoncer par certaines initiaties à l'exemple de celle portée à tours de bras par
l'intrépide semeur d'éspérances qu'est El Hadj Mohammed Brik. Le pari de Gneifid est des plus prometteurs. MSL

Soukehal djamal abdenasser 14/08/2011 13:29



Merci si Ahmida Mimouni, ne faisons pas table rase du passé, et oeuvrons pour un futur radieux, le présent est incertain.



rayane yacine 02/08/2011 16:13



merci trés tres belle histoire tres educative ,meme tres instructive ,a  afficher en grand dans la direction de l'écologie ,et des forets de laghouat  ,mais ce que je dit tout haut et
que personne ne veux l'entendre,pourquoi ce tresor ,ses visions ,ne nous serre pas de guide vers lavenire pourquoi ,elle reste juste des anecdore des histoires ,pas une route ,un chemin a
lavenire,et une base merci