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L'ARBRE AUX PIECES D'ARGENT par Lazhari Labter, dimanche 17 octobre 2010, à 15:09
A Arezki Larbi qui m’a encouragé à écrire ces récits après les lui avoir un soir racontés. Je me souviens qu'en ces temps-là, à la fin des années cinquante, nous étions pauvres, très pauvres. Le peu d'argent que mon père gagnait provenait essentiellement de la vente des quelques produits des jardins qu'il louait en les partageant avec les propriétaires, et de son travail de waqqaf (fonctionnaire chargé de la juste répartition de l’eau entre les jardins). Envoyer les enfants à l'école était un luxe que les pauvres ne pouvaient se permettre. Seule l'école coranique était à leur portée. Une laouha (planchette à écrire), un calame, une bouteille de smak (encre artisanale) et un peu de salsal (argile pour recouvrir l'écriture) suffisaient pour l'apprentissage du Coran. Les honoraires du taleb lui étaient versés au début de chaque mois quand le règlement des dettes du carnet chez l'épicier n'avait pas “mangé” le peu d'argent durement amassé. J'allais pieds nus à l'école coranique deux fois par jour, le matin et le soir. Je ne fis la connaissance des bancs de l'école qu'à l'âge de huit ans. On ne m'y laissa entrer que par faveur, mon père aidant aux travaux du jardin du directeur, un notable. J'appris simultanément la langue française dans les livres scolaires et dans les bandes dessinées, abondantes à l'époque. Le prix de ces bandes dessinées n'était que de quelques centimes, mais cela représentait pour moi une fortune. J'étais littéralement malade de ne pouvoir m'en offrir. Cette frustration fut à l'origine de rêves étranges et beaux que je fis pendant longtemps. Parfois, je rêvais d'un tas de pièces d'argent qu'on me donnait ou que je trouvais et que je glissais sous l'oreiller, en souriant dans mon sommeil à la pensée de tous les albums de bandes dessinées que j'allais pouvoir m'offrir en me réveillant. Ma déception était grande quand le matin je ne trouvais rien sous l'oreiller. D'autre fois, je rêvais d'un arbre de notre jardin qui donnait non des fruits, mais des pièces d'argent. L'arbre n'avait pas de feuilles mais ses branches étaient chargées de pièces d'argent qui étincelaient de mille feux dans la douce lumière du couchant ou sous la clarté de la lune. Je n'avais qu'à lever le bras pour les cueillir. Aujourd'hui encore, quand j'y pense, je vois cet arbre aux pièces d'argent comme une promesse de fortune qui me sourit, mais qui n’est pas venue pas à ce jour. Extrait de La cuillère et autres petits riens de Lazhari Labter, Editions Lazhari Labter, Alger, 2009, Editions Zellige, Paris, 2010.
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