Omar El Khayam , autrement vu (partie 2) par Rachid Aouissi-

Publié le par LAGHOUATI

      Au delà du fait que les orientalistes occidentaux avaient, à dessein ou non, entaché et terni l'image de ce grand savant en le qualifiant d'homme libertin, concupiscent, irrespectueux des convenances,  du fait de leur ignorance des termes en usage par les voies soufies ainsi que de la langue persane, on imagine très mal qu'un savant de son envergure et de son rang,  puisse tomber aussi bas en s'adonnant à la boisson à outrance, et en fréquentant les femmes, et qu'en plus, il le révèle ouvertement dans ses quatrains, qui relevaient à son époque, il est vrai, d'un genre littéraire mineur, léger, et parfois même vulgaire, tout juste dignes des poètes des bas quartiers, est-il concevable de mettre le cheikh Khayyam dans la même catégorie ?, non, nous répond Omar Ali-Shah, qui est lui même un maître soufi, en attirant notre attention sur le fait qu'un grand nombre de copistes avaient inclus des verts d'autres poètes mineurs en les attribuant à Omar Khayyam, et dans ce cadre là justement, il nous révèle que "deux manuscrits illustrés au moins que l'on a présumé être des versions plus anciennes des Roubayyat, se sont avérés à l'examen être des contrefaçons qui contenaient des quatrains apocryphes.", peut-il être à ce point irrévérencieux et irrespectueux des convenances,  surtout lorsqu'on sait par les chroniques, que le sultan seldjoukid lui avait proposé le poste de vizir, du fait de l'estime que lui portait ce dernier, et que Nizam El-Moulk qui avait la haute main sur les affaires de l'état, et qui lui témoignait un respect considérable et une confiance sans bornes, lui avait suggéré le poste de "sahib-khabar", chef des renseignements de tout l'empire seldjoukid, non pas dans le sens péjoratif du terme, c'est à dire, espionner les bonnes gens, mais veiller à leur tranquillité en rapportant à l'oreille du grand vizir toutes les injustices commises contre les administrés et de réprimer les coupables de façon exemplaire quelque soit leur rang, proposition qu'il rejeta catégoriquement, les chroniques rapportent aussi que le poste en question fut confié à Hassan Sabah, sur recommandation de notre poète, ce même Hassan Sabah qui créera plus tard la célèbre secte des "Hachâchines" en français "Assassins",  en imposant son pouvoir par la terreur.

      Cheikh Omar Khayyam était contemporain à un autre poète soufi, Hakim Sanaï et dont l'oeuvre a eu une influence certaine sur les poètes soufis du moyen-orient, notamment sur Jalâl ud-Dîn Rûmi, les deux poètes avaient en commun bon nombres d'expressions soufies.

      Le grand écrivain d'origine libanaise Amin Maalouf, laissant libre cours à son imagination et à son talent de grand conteur, dans son célèbre roman intitulé "SAMARCANDE", n'échappe pas à cette règle en le dépeignant comme un homme qui agissait plutôt avec noblesse et désintéressement vis-à-vis des sultans et des visirs en évitant, autant que faire se peut, de les côtoyer , tout en menant une vie dissolue, lorsque celui-ci tombe sous le charme d'une poétesse nommée Djahane, vivant secrètement avec elle sous le même toit dans l'insouciance la plus totale faisant fi de son rang.

        Ceci nous rappelle en fait un grand personnage pour lequel on avait brossé un portrait similaire, il s'agit du grand calife Abbasside Haroûn Al-Rachid, en le décrivant, dans le "Les mille et une nuits", comme un homme plutôt jouisseur et concupiscent alors que le personnage était totalement à l'opposé , on retient de lui qu'il consacrait une année aux conquêtes et le pèlerinage l'année suivante , qu'il prêtait une oreille attentive aux conseils des savants, des fouqahâs, il lui arrivait même de pleurer à chaudes larmes lorsqu'un derviche comme Bahloûl le conseillait en des termes très dures sur le fait qu'il devait être très justes vis-à-vis de ses sujets, du fait qu'il était le seul responsable le jour de la rétribution. On rapporte  qu' en  l'an 800, l'année où Charlemagne fut proclamé empereur, sa capitale comptait vingt mille habitants, tandisqu'à Baghdad pour la même année, la population avoisinait le million, dans la cour de Haroûn Al-Rachid, prospèraient dessavants de divers horizons et disciplines, on y trouvait des philosophes, des astronomes, des médecins, poètes,etc.

       Omar Ali-Shah, dans sa plaidoirie consacrée à la défense du poète, accuse en partie les lettrés musulmans ainsi que les maîtres soufis d'être à l'origine de ces mauvaises interprétations, dans le sens où ils n'avaient pas publié de traduction des poèmes soufis d'origine arabe ou persane et qui aurait pu offrir aux occidentaux une connaissance plus exacte de ces textes, en poussant plus loin son analyse, il constate que ce manque d'intérêt est du au fait qu'en 1840 "l'attitude des soit-disant (spécialistes) universitaires occidentaux avaient à tel point conditionné les esprits occidentaux que la réfutation par une source orientale des textes jugés imprécis et incorrects aurait paru suspecte.La vague mais pourtant réelle menace d'une invasion ottomane en Europe entraîna la condamnation de tout ce qui pouvait sembler Sarrasin ou Turc".

        Il porte également un doigt accusateur en direction des traducteurs qui se sont succédés depuis le 19ème siècle à nos jours, du fait qu'ils n'avaient pas acquis une "meilleure connaissance du persan ni la compréhension des significations plus subtîles de la terminologie soufie."

        Chose aussi bizarre est le fait qu'au fil des siècles, le nombre de quatrains attribués à Omar Khayyam n'a cessé de croître, donnant ainsi de son auteur l'image d'un poète libertin et irrespectueux des convenance, à ce jour on compte plus de 2000 quatrains attribués à Khayyam, alors qu'en réalité le nombre réel ne dépasse pas les 200, plus exactement 111 quatrains.

 

        Omar Ali-Shah cite quelques exemples des contresens qui apparaissent dans les traductions occidentales, ainsi dans le quatrain 40, "la privation de vue exprime l'absence de discernement spirituel au lieu de la cécité supposée par certains", le quatrain 54 "fait allusion à la lettre (A) et en arabe comme en persan l'Alif représente Allah, Dieu", l'évocation du vin symbolise, dans la terminologie soufie, la connaissance qui cause l'ivresse d'amour spirituelle pour l'aimé qui est Dieu.

Quatrain 40

Je flânai plus avant dans la rue des potiers

Ils éprouvaient sans cesse leurs talents sur l'argile

Et pourtant certains, privés de vision, n'ont jamais remarqué

La poussière ancestrale sur chaque tour en marche.

 

Quatrain 54

Mon coeur se lamentait :" Je languis après l'inspiration,

Après la sagesse d'être instruit et d'apprendre",

J'exhalais la lettre A, mon coeur répondit :

"A suffit pour occuper cette maison. "

 

        J'espère que cette petite contribution aura eu pour effet de donner à ce poète,  à ce sage soufi, l'image et la place qui lui sied, image qui a été longtemps caricaturée et ternie par des traducteurs et des pseudo-savants incompétents.

Publié dans RACHID AOUISSI

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AOUISSI 08/02/2015 19:36


Je vous remercie du fond du coeur pour vos commentaires très élogieux, et qui prouvent d'une manière on ne plus claire, à travers vos réactions très objectives du reste, un niveau intellectuel
très appréciable et pour lequel je vous tire chapeau bas.


 


R. Aouissi 

sarvenazian 08/02/2015 03:13


salam,


Très dommage de lire Omar Khayyam, en français ou dans n'importe quelle autre langue que le persan, cela aurait été encore plus beau, avec plus de sens et plus de "sel"  Le fait de traduire
est bon mais cela change le texte.


salam

Sous la protection d'Allah 07/02/2015 22:24


Bonsoir,


Des pseudo-savants peuvent être plaints pour leur incompétence, ceux agissant sciemment dans le but de ternir tout ce qui est arabo-musulman, ne peuvent être excusés. La recherche induisant un
redressement de situation et rétablissement de la vérité est la meilleure arme qu'on puisse opposer.


Oui, par votre belle contribution, vous avez rendu à ce sage soufi, l'image et la place qui lui sied.


PS: Je garde de vous l'image d'un collégue, jeune cadre, d'une éducation exemplaire. Que la réussite jalonne votre
chemin.

LAGHOUATI 07/02/2015 23:39



AMIN , Notre ami Rachid a droit à tous les égards, il le mérite bien. Merci pour lui